Publié le 18/08/2016 à 19:19

2016-2017 au Théâtre du Grütli

Frédéric Polier présente une saison de chefs-d’œuvre à l’image de sa direction

 


La création en figure de proue, la saison 2016-2017 du Théâtre du Grütli à Genève débutera par deux coproductions avec le Festival de La Bâtie: Ida, adapté du roman de l’Américaine Gertrude Stein par Eveline Murenbeeld (4-7 septembre), et Myousic de Dimitri de Perrot (9-10 septembre). S’en suivront 12 spectacles plus alléchants les uns que les autres, faisant appel à des auteurs du 16ème siècle à nos jours. Une programmation qui privilégie les textes anglophones et en particuliers les romanciers. Le public retrouvera les Midi, théâtre! qui offrent de courtes formes théâtrales variées durant la pause de midi (sandwich compris), et bien d’autres rendez-vous dont la Biennale du genre - Elle était une fois en novembre, qui proposera de marquer les 20 ans de la Loi fédérale sur l’égalité entre hommes et femmes à travers plusieurs spectacles, ou encore les Amarrages, des rencontres entre les artistes et le public pour partir à l’abordage du théâtre. Frédéric Polier, directeur de l’établissement, s’est prêté au jeu de l’interview de saison.

 

 

Après 5 ans à la direction du Théâtre de l'Orangerie et 4 ans au Théâtre du Grütli, est-ce qu’on présente une saison comme on enfile des perles?

Pas vraiment, quoique j’avais pris la très mauvaise habitude de présenter la saison dans le désordre, ce qui m’amusait beaucoup, mais avec le risque de ne plus me souvenir moi-même dans quel sens elle va! Suivre l’ordre chronologique des spectacles semble donc la meilleure manière d’aborder une saison, mais ce serait une question à poser au mathématicien britannique Stephen Hawking (sourire). Nous avions justement créé une spectacle intitulé Présentation de saison de Lionel Chiuch en juin dernier qui venait clore la saison 2015-2016, ce qui a généré la confusion entre le spectacle et la nouvelle saison, présentée début juin en compagnie de David Valère sous forme de dialogue plutôt clownesque. On essaie de sortir des sentiers battus pour la présentation publique, de manière à ce que la curiosité pousse le spectateur à venir explorer des terres inconnues.

 

Recherchez-vous une ligne directrice lorsque vous préparez la programmation?

Parfois l’envie y serait, mais il y a surtout une logique pratique dans ce champ des possibles, dont des contraintes de simultanéité entre les dispositions de chacun des intervenants, des dates de tournées ou encore des questions financières, qui font qu’un spectacle voit le jour telle saison ou plutôt la suivante. On aimerait parfois en voir venir certains plus vite et d’autres plus tard, mais tout se joue suivant ces aléas.

 

Comme titre à cette interview de saison préférez-vous: Frédéric Polier présente une saison de chefs-d’œuvre du 16ème siècle à nos jours ou Frédéric Polier présente une saison de théâtre à l’image de son directeur?

Plutôt la seconde, que je terminerais de préférence par: «à l’image de sa direction» car la programmation d’une saison se fait de manière plutôt collégiale au Grütli, tout à fait arbitrairement et sans psychorigidité, et cette année peut-être encore plus.

Il se dégage tout de même des tendances cette saison. D’un côté nous avons des pièces de théâtre reconnues comme La lune se couche d’Harold Pinter en septembre et Perplexe de Marius von Mayenburg en octobre qui jouent des codes du théâtre chacune à leur manière, et de l’autre, une série d’adaptation d’œuvres littéraires, ce qui caractérise peut-être cette saison, avec notamment Frankenstein - Morceaux choisis de Mary Shelley, dont Olivier Lafrance s’est attaché à rester au plus près du texte original et s’est entouré de l’illustrateur canadien John Howe, célèbre pour son travail sur l’univers du Seigneur des Anneaux. Très attendu aussi, le Si tout est vrai, ne m’endors pas, adapté du roman La vie est un songe de Pedro Calderón de la Barca par Valentine Sergo.

On s’aperçoit également que cette saison recèle une majorité de textes anglais du 16ème siècle à nos jours, dont un Shakespeare, Mesure pour mesure, mis en scène par Karim Bel Kacem en février. En mars la femme de théâtre et chorégraphe Marcella San Pedro racontera l’histoire de cette étudiante escort-girl, feue l’auteur Nelly Arcan dans Sexclure. En mai, Les hauts de hurlements d’Emily Brontë sera adapté par Camille Giacobino.

 

En janvier vous adapterez d’ailleurs le roman inachevé Les âmes mortes (1842) de Nicolaï Gogol sous son titre original Les aventures de Tchitchikov ou les âmes mortes.

Après deux créations ces dernières années autour de l’auteur argentin Rafael Spregelburd, sur lequel je reviendrai très certainement, j’avais envie de retrouver ce côté avant-gardiste et très accessible d’une œuvre littéraire par le biais du théâtre. Car le spectateur se révèle friand de complexité et d’irrationnel, ce que je retrouve chez Gogol. Au départ je voulais mettre en scène La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, un titre que je trouvais coller adéquatement avec l’actualité, mais je n’ai pas eu les droits. Je suis donc reparti sur les auteurs russes et leur univers, guidé par le rôle de Tchitchikov qui a inspiré celui de Woland dans Le maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov paru en 1967, que j’avais mis en scène en 2005. Un univers que j’avais poursuivi avec Dostoïevski à Cuba, adapté du roman Les possédés (1871) de Fiodor Dostoïevski l’année suivante.

Gogol a écrit plusieurs pièces de théâtre, dont Le revizor est la plus connue, et de nombreuses nouvelles dans lesquelles il dépeint avec une faculté d’observation extraordinaire la société russe de cette époque; des faits dont on peut mesurer la distance avec la nôtre, mais où l’on peut aussi trouver des parallèles. Fiction et réalité s’entremêlent autour de personnages puissants auxquels je souhaite aussi donner un aspect choral, à l’image de la récente mise en scène de Kirill Serebrennikov, créée au Centre Gogol de Moscou en 2014 et en première française cette année au Festival d'Avignon.

 

Le programme comporte plusieurs spectacles protéiformes, comme on aime les appeler aujourd’hui, à l’image de Sexclure, mis en scène par la chorégraphe Marcella San Pedro.

La chorégraphe La Ribot proposera également un nouveau volet à ses Pièces distinguées initiées en 1993 avec Another distinguée en février, et en avril, à mi-chemin entre le théâtre, le cinéma et le concert, on découvrira Giallo Oscuro - Rêves et romances noires de l’Italie des années soixante de John Menoud, mis en scène par Valentine Sergo.

 

Votre spectacle coup de cœur de la saison?

J’aurais envie de répondre: la création, car le Grütli en propose en nombre et pour moi c’est ce qu’il faut mettre en perspective. Par exemple, on ne sait pas si la réalisation de ces spectacles nous réserve des surprises ou dissimule des inquiétudes; aucun pronostic n’est possible et en cela les contingences de la création sont très vivifiantes. Pour cela, je mettrai donc en coup de cœur à l’équanimité: Jachère, la dernière création de plateau de Jean-Yves Ruf, en première suisse à Genève au Théâtre du Grütli en novembre et Sexclure, car les mots de Nelly Arcan sont engagés, clairs et crus sans être provocateurs inutilement, et donnent naissance à une écriture passionnante à faire entendre.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Retrouvez la saison du Théâtre du Grütli en détail sur leprogramme.ch ou sur le site du théâtre www.grutli.ch

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