Un classique contemporain au POCHE /GVE

4.48 Psychose: entre poésie, paroles bibliques et folie pure.

 

Dans le cadre du festival de La Bâtie, l’auteur et metteur en scène Mathieu Bertholet s’insinue dans le Sloop du POCHE /GVE (une scénographie pour quatre textes) avec 4.48 Psychose de Sarah Kane du 11 au 16 septembre. Dans une salle complètement réorganisée pour l’occasion par Sylvie Kleiber, la comédienne Rébecca Balestra et sept danseuses et danseurs du Ballet Junior de Genève s’emparent corps et âme de cette pièce publiée en 2000, une année après le suicide de son auteure âgée de 28 ans.

Depuis quelques années, plusieurs critiques reconnaissent avoir mal jugé Sarah Kane, dont l’œuvre (cinq pièces) a laissé une trace profonde dans l’histoire de la dramaturgie. Aujourd’hui devenue un classique contemporain, 4.48 Psychose s’inscrit tel un emblème d’un théâtre qui n’a pas fini de questionner le présent. Interview.

 

Aviez-vous le souhait de monter cette pièce depuis longtemps?

Je ne l’avais absolument pas envisagée avant que nous décidions collégialement de présenter cette pièce au POCHE /GVE cette année. Sarah Kane n’était pas une auteure qui m’intéressait à ses débuts, peut-être parce ceux-ci correspondaient aux miens en Allemagne où je terminais mes études et mes premiers textes. C’était la grande mode des auteurs anglais et Sarah Kane était au-devant de toutes les scènes européennes, en particulier avec 4.48 Psychose. J’ai eu, et j’aurai toujours, un énorme préjugé sur l’aspect voyeuriste de cette pièce, puisque l’auteure s’est suicidée deux semaines après avoir rendu ce texte à son éditeur, nous plaçant, de fait, plus dans la performance que dans un acte théâtral, une des choses sur lesquelles nous avons énormément travaillé durant l’élaboration du spectacle, passant outre la simple lecture d’une lettre de suicide.

Pourtant, à force d’en travailler le texte, cette pièce se révèle percutante et novatrice dans la manière d’utiliser la langue dans son expression quotidienne. L’œuvre de Sarah Kane est exemplaire quant à l’évolution fulgurante d’un style littéraire. D’une écriture d’un théâtre classique, encore très forte dans ses premières pièces (Blasted, 1995 et Phaedra’s Love, 1996), celle-ci disparait complètement dans 4.48 Psychose, révélant un texte sans didascalies, ni ponctuation, où paroles et commentaires se confondent entre les silences.

 

A quoi fait référence le titre 4.48 Psychose?

Des études ont montré que beaucoup de suicides avaient lieu le matin, car le soir, il y a toujours l’espoir de ne pas se réveiller le lendemain. Sarah Kane est effectivement morte au petit matin, mais cette heure évoque surtout le moment où elle se réveille, lorsque son antidépresseur du soir arrive au bout de ses effets et juste avant qu’elle n’en reprenne un pour la journée. A cet instant, elle a l’impression d’être à nouveau elle-même, libre de prendre ses propres décisions, c’est peut-être le seul moment où elle aurait le courage de passer à l’acte. Elle n’a de cesse de répéter: «à 4.48 quand je me réveillerai», «à 4.48 quand je serai un peu lucide», «à 4.48 quand je dormirai.» A travers cette répétition, l’auteure fait preuve de beaucoup d’ironie et de sarcasme envers elle-même. C’est peut-être ce qui est le plus choquant dans 4.48 Psychose, cette lucidité que l’auteure a sur sa situation.

 

Avec cette pièce, POCHE /GVE innove en incluant dorénavant un classique contemporain dans sa saison.

Depuis ma nomination à la direction du POCHE /GVE en 2015, nous nous sommes engagés à ne livrer que des écritures contemporaines au public, nous limitant par choix à des pièces de moins de cinq ans encore jamais jouées. Après deux saisons, nous avions envie de rappeler aux spectateurs que les auteurs contemporains ont tous été à un moment donné peu connus avant de devenir des auteurs phares. Nous avons décidé que désormais, nous présenterions chaque année un de ces auteurs contemporains dont les pièces sont rapidement devenues des classiques.

Cette saison nous ouvrirons avec trois monologues pour hommes et nous cherchions un monologue de femme pour venir en contre-point. C’est ainsi que Sarah Kane, parmi une longue liste, a séduit le comité de lecture du théâtre. Pour marquer ce changement, j’avais très envie de mettre cette pièce en scène moi-même; nous avons approché le festival de La Bâtie a qui le projet a tout de suite plu.

 

Quelle est votre définition d’un classique contemporain?

Il n’y a aucune catégorie fixée concernant la définition exacte de ce terme, si ce n’est "être de la même génération". C’est une acception finalement, une manière de définir les choses. C’est une des missions que nous nous sommes données en instiguant ce nouveau rendez-vous au POCHE /GVE.

Les personnes proches de la littérature et du théâtre ont tous entendu parler de Sarah Kane, même ceux qui n’ont ni vu ni lu ses pièces, et particulièrement suite à la mise en scène de Claude Régy avec Isabelle Huppert à La Comédie de Genève en 2002. Il y a comme ça un mythe qui entoure une pièce, une évidence qui fait d’elle un classique contemporain. On peut citer Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès (1985) comme En attendant Godot de Samuel Beckett (1952) ou encore La mouette d'Anton Tchekhov (1896), puisque chacun a fortement marqué son époque, influençant clairement les auteurs postérieurs.

Dans ce monologue, comme dans les trois suivants qui complètent le Sloop cette saison, il y a une subjectivité très forte, celle de l’auteure, un aspect très neuf de la théâtralité, puisqu’un auteur de théâtre jusqu’il y a peu ne s’exprimait qu’à travers ses personnages.

 

 

Entre poésie, paroles bibliques et folie pure, Sarah Kane raconte sa lassitude de la vie qui la mènera au suicide, comment a-t-elle perdu l’instinct de vie?

Elle fabrique une poésie à travers cette folie, cette maladie qui l’habite. Plutôt que de lassitude, je parlerais d’usure faite de déceptions. Car cette femme n’a pas trouvé l’amour, elle est amoureuse d’une personne qui n’existe pas. A-t-elle un idéal? Est-ce que la personne qu’elle aime ne l’aime pas en retour? On ne sait pas trop au juste, mais elle porte en elle un désir insatisfait. Déjà dans Manque, cette question du désir faisait surface, mais je crois que de ne pas être comprise en tant qu’auteur a fini de la consumer. Son succès n’a été que posthume comme souvent, amenant certains journalistes à revenir sur leurs premières critiques qui avaient été extrêmement violentes à son égard. Elle apostrophe souvent le spectateur dans cette pièce en disant: «regardez-moi disparaître», «de toute façon c’est mon anéantissement que vous voulez voir», «seule ma destruction vous intéresse.» S’adresse-t-elle aux médecins qui n’ont pas su la soigner, aux journalistes, aux héritiers de son travail, au public? Ce qui est sûr, c’est que derrière la solitude qu’elle affiche se cache un grand cri d’amour.

 

Sarah Kane donne-t-elle des clés pour surmonter ce qu’elle n’a pu dépasser?

Non mais elle nous laisse toute la liberté de le faire. Pour incarner la force de cette pulsion de mort, thanatos, j’ai choisi la comédienne Rébecca Balestra et ce sont sept danseurs du Ballet Junior de Genève qui apporteront en contrepoids la pulsion de vie, l’éros.

 

Vous a-t-il été difficile d’oublier la prestation d’Isabelle Huppert dirigée par Claude Régy en 2002 à La Comédie, au moment même où vous y débutiez votre première résidence?

Du tout, puisque je n’avais pas pu la voir. Je fais partie de ces gens qui en ont entendu parler comme d’un mythe, car il n’en existe aucune captation. Pour en savoir plus, j’ai contacté des connaissances pour éprouver le souvenir qu’ils en avaient gardé. Au-delà des réactions très différentes que j’ai reçues, un point commun symptomatique s’est dégagé à l’unanimité: tous avaient oublié qu’un acteur partageait la scène avec Isabelle Huppert dans le rôle de son médecin. A l’inverse, ils se souvenaient tous de l’hiératisme et de l’immobilité poignante de l’actrice. En partant de ce constat, nous avons eu envie que Rébecca prenne le contre-pied de cet aspect et soit perpétuellement en mouvement avec sa chorégraphie propre, ce qui est aussi un clin d’œil à mon travail sur Rosa Luxembourg dans Lʼavenir, seulement (2011).

J’ai également souhaité me référer à la première création posthume de 4.48 Psychose au Royal Court Jerwood Theatre Upstairs de Londres en 2000 par James Macdonald. A travers ces deux mises en scène emblématiques, et les quelques mises en scène de Manque, j’ai cherché à questionner ce qui en a fait un mythe contemporain.

 

Entre 4.48 Psychose et Luxe, calme que vous créerez à Vidy-Lausanne en 2018 sur le suicide assisté cette fois, comment vous portez-vous?

(Rires) Pour l’instant j’essaie de garder tout ça à distance. C’est moins le suicide que la mort qui m’interroge. C’est un sujet qui ne m’a jamais préoccupé et qui ne me rend toujours pas soucieux, mais sur lequel j’aime réfléchir à plusieurs. Autant on peut avoir des opinions très différentes concernant l’amour, autant s’agissant de la mort on ne peut avoir que des suppositions, des sensations, mais aucun point de vue.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

4.48 Psychose de Sarah Kane dans une mise en scène de Mathieu Bertholet, à voir au POCHE /GVE du 11 au 16 septembre 2017 dans le cadre de La Bâtie - Festival de Genève.

Renseignements et réservations sur le site du festival www.batie.ch

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