Publié le 08/10/2018 à 11:14

Transrobotisme à Saint-Gervais

«Nous sommes en contact par de multiples moyens avec cette intelligence artificielle, parfois sans même nous en rendre compte.»

 

«Il y a moins de dix mille ans, l’homo sapiens errait encore dans la forêt, ne ressentant pas de discontinuité entre lui et les autres êtres, animaux et éléments. Quelque dix mille ans plus tard, une jeune femme, un robot androïde, se sent perdue dans un monde qui ne la fait plus vibrer.» 

L’auteur et metteur en scène lausannois Guillaume Béguin s’empare de l’intelligence artificielle pour mieux questionner notre monde sensible à travers un spectacle corrosif et drôle intitulé Titre à jamais provisoire, à voir au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 11 au 18 octobre. Pour cette nouvelle création en tournée romande, il choisit l’absurde de notre présent virtuel pour parler des origines de l’humanité et des fondements de la culture, un sujet qui l’anime et qu’il approfondit avec la Cie de nuit comme de jour depuis plusieurs années. Dirigée depuis 2006 par Guillaume Béguin, elle associe un intérêt pour les écritures contemporaines à l’exigence d’un théâtre de recherche qui réinterroge à chaque spectacle la relation qu’il propose à ses spectateurs.

 

L’héroïne du spectacle n’a pas de nom, pourtant elle aurait pu s’appeler Sophia, comme le robot humanoïde développé par Hanson Robotics pour apprendre au contact des êtres humains. Dans quelle mesure vous êtes-vous inspiré de cette nouvelle interface développée en 2015 à Hong Kong?

Aucun des personnages de la pièce n’a de nom, sauf le chien, Grincheux. Je souhaitais surtout faire apparaître des figures aux élans de vie, des pulsions universelles incarnées à travers une femme robot, mais aussi par un être élevé partiellement par un robot et d’autres personnages humains en prise avec ce futur technologique. En revanche, ceux-ci évoquent les noms des acteurs, comme le mien, pour mettre en jeu l’aspect théâtral et le dénoncer en tant que média.

Sophia a le visage d’Audrey Hepburn et un crâne en plexiglas. Elle est surtout faite pour amuser la galerie. Pour ce spectacle je me suis inspiré de toutes sortes de robots comme ceux de l’imaginaire enfantin Wall-E ou R2D2, mais aussi des Xdolls, d’Alexa, le nouvel assistant personnel intelligent d’Amazon ou celui de Google, des robots utilisés dans les EMS tant comme animateur que comme chirurgien de pointe, de ceux qui se font hôtesses d’accueil dans les entreprises ou caisses enregistreuses dans les supermarchés, ou encore de ceux qui nous répondent au téléphone. Nous sommes en contact par de multiples moyens avec cette intelligence artificielle, parfois sans même nous en rendre compte. Ce qui m’intéressait, c’était notamment de voir comment soi-même dans le monde du travail on peut se sentir en concurrence avec un robot.

 

Quels sont pour vous les dangers de cette évolution?

Ce serait que l’humanité se robotise en ne cherchant pas à cultiver la spécificité d’être humain et en ne donnant aucune valeur au monde sensoriel. Le fait d’avoir un smartphone en permanence sur moi et d’être toujours en train de le regarder change ma façon de rêver, d’interagir avec mon entourage, de flâner ou encore de m’ennuyer. Comme d’être toujours au courant de tout sur les réseaux sociaux et, au lieu de vivre un événement simplement, "sensoriellement", me dire qu’il faut que je le photographie, que je le documente pour pouvoir le poster sur Internet. Puis, cet événement aura de la valeur suivant qu’il aura été liké 50 fois ou 3 fois.

 

Pour quelles raisons avez-vous choisi de traiter du sujet de l’intelligence artificielle par le biais d’une comédie absurde?

Peut-être parce que mon rapport au monde est ainsi et que le fait que nous vivions de plus en plus proche de cette intelligence artificielle est un progrès. Le monde avance, qu’on le veuille ou non, et cela ne sert à rien de s’inscrire contre le progrès. Le robot, infatigable, sera toujours plus performant que nous pour compter et mesurer, mais pour tout ce qui est de l’ordre de l’imagination, de la création, des rapports humains, le robot ne pourra jamais nous égaler. Dans la pièce, cette femme robot a conscience de ce manque ontologique, qui a trait à l'existence, comme la possibilité, la durée, le devenir. Elle décidera de se faire greffer un utérus biologique pour pouvoir enfanter elle-même, ce qui est absurde et ne marchera pas. En regard du courant transhumaniste très répandu aujourd’hui, où l’homme ajoute artificiellement de nouveaux sens à son corps en se faisant greffer des puces électroniques ou en se faisant cryogéniser, imaginant que la technologie du futur pourra télécharger son esprit sur un disque dur et le faire revivre virtuellement, cela m’amusait de faire le chemin contraire, en imaginant ce que serait le transrobotisme.

 

 

Depuis 2006 la Cie de nuit comme de jour propose un théâtre de recherche, cela signifie-t-il que vous vous êtes appuyé sur des études sociologiques au commencement de votre travail?

En l’occurrence nous nous sommes plutôt inspirés d’écrits d’ethnologues, d’ouvrages théoriques et d'essais sur l’intelligence artificielle, notamment des philosophes américains Paul Shepard (1925-1996), qui a beaucoup parlé des chasseurs-cueilleurs, et Donna Haraway, qui a écrit le Manifeste cyborg (1991). L’écriture a commencé il y a une année. Avec les comédiens (Tiphanie Bovay-Klameth, Lou Chrétien-Février, Lara Khattabi, Pierre Maillet et Matteo Zimmermann), nous nous sommes rencontrés tous les deux mois pour deux semaines d’improvisation, sur le monde des animaux d’abord, puis petit à petit nous avons intégré l’idée de l’intelligence artificielle. J’ai commencé à écrire le scénario entre nos rencontres pour finalement lui consacrer les six derniers mois avant d’entamer les quatre semaines de répétition précédant la première.

 

En quoi cette pièce entre-t-elle dans le travail de votre compagnie depuis des années?

Une pièce en appelle souvent une autre. Depuis Le Baiser et la morsure (2013) sur l’émergence du langage articulé, nous avons poursuivi notre enquête sur la spécificité d’être humain avec Le Théâtre sauvage (2015) sur l’émergence des sociétés entre mythes et gestion de la violence dans un groupe. Avec Titre à jamais provisoire, nous questionnons ce que deviendrait notre humanité si nous nous abandonnions trop aux robots.

 

Pourquoi ce titre, Titre à jamais provisoire?

D’abord parce que nous n’avons jamais trouvé un titre adéquat, et, parce que j’aimais beaucoup le mot provisoire, un adjectif qui sied à merveille à notre humanité tant comme individu que comme espèce. On fait un passage et on s’en va, comme au théâtre.

Toutes les situations jouées dans ce spectacle sont provisoires car elles sont toujours en mouvement. Tout être biologique se recrée en permanence. Tous les sept ans nos cellules se renouvellent totalement. Nous avons la faculté de nous métamorphoser. Et c’est lorsqu’on se met des barrières, qu’on pense qu’on ne peut pas le faire, qu’on se met à penser comme un robot.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Titre à jamais provisoire, une pièce de Guillaume Béguin à voir au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 11 au 18 octobre 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.908.20.00 ou sur le site du théâtre www.saintgervais.ch

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