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Redonner corps à la danse moderne

«La modernité c’est justement de permettre à chacun d’être l’inventeur de de son geste»

 


La Comédie de Genève coproduit la prochaine création de la compagnie Neopost Foofwa, Utile: Redonner corps, où elle se tiendra du 15 au 20 décembre. Premier volet d’un projet qui se déroulera sur trois ans intitulé Utile/Inutile, il s’attache à mettre en évidence les aspects méconnus de la danse contemporaine subjacents aux modernités que connut le début du 20ème siècle. Le second volet Inutile: Don Austérité sera présenté en mai 2016 à l’ADC (Association pour la Danse Contemporaine) de Genève. Dans cette aventure, le chorégraphe Foofwa d’Imobilité a engagé huit danseurs fraîchement sortis de formation, leur offrant un premier contrat professionnel de cinq mois en vue de créer et faire tourner ce spectacle. Rencontre avec un homme qui pourrait reprendre les propos du philosophe Henri Bergson: “Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action”.

 

 

Avoir reçu le premier Prix Suisse de la Danse en tant que «danseur exceptionnel» en septembre 2O13 vous a-t-il aidé à faire aboutir ce projet d’envergure?

C’est plutôt mon engagement dans le projet Danse, réalisé dans les années 2000, visant à renforcer les liens avec la formation, qui m’a permis d’être un interlocuteur de choix pour demander les subventions que nécessitent un tel projet. Et c’est certainement mon statut d’enseignant qui m’a décidé dans le choix de ce dernier. Car si le nombre croissant de formations reconnues pour la danse est en soi réjouissant, se pose alors également la question de la professionnalisation, de l’engagement. En tant qu’intervenant pour la première volée du CFC danseur/euse interprète d’orientation contemporaine à Genève et au Bachelor de la Manufacture à Lausanne, je suis très concerné par le devenir de ces danseurs. A mon époque, quand on sortait de l’école, on était tout de suite engagé par une compagnie professionnelle. Aujourd’hui la concurrence est telle que le marché est saturé, et les chances d’être engagé moindres. On leur demande d’avoir de l’expérience et après un certain nombre de stages on ne sait plus où commence l’exploitation. En tant que membre du comité de l’association professionnelle de danse de Genève, je suis également très sensible aux questions de politiques culturelles. Il était donc naturel que je participe à cet élan de la professionnalisation naissante de la danse contemporaine. Par ailleurs, ces jeunes diplômés apportent, entre autres une aptitude physique à toute épreuve, une fraîcheur compensant aisément leur manque d’expérience.

 

Comment avez-vous choisi les huit danseurs âgés de 19 à 26 ans qui participent au projet cette année?

Nous n’avons pas fait d’audition internationale puisque ce projet concerne exclusivement les formations régionales du Marchepied de Lausanne, ainsi que du Ballet Junior et du CFC option danse contemporaine de Genève. Nous avons cherché ceux qui répondaient à nos critères en vue de ce spectacle et notre choix s’est porté sur Laura Alzina, Charlène Bonnet, Laura Dicembrino, Elina Kariya, Sophie Lebre, Evita Pitara, Rudy Sbrizzi et Juliette Valerio. Si nous offrons un contrat professionnel, notre rôle portera également sur des enseignements pédagogiques. Face à ces jeunes qui se lancent dans un milieu intermittent, c’est enfin un geste politique que de leur offrir un salaire correct de 4500 francs (+15% vacances et jours fériés) par mois.

 

Dans ce volet, l’accent est mis sur une longue préparation dramaturgique en lien avec l’histoire de la danse. Comment avez-vous procédé?

J’ai beaucoup discuté avec Annie Suquet, chercheuse et historienne en danse, qui m’a conseillé plusieurs intervenants. Au cours de mes recherches bibliographiques, j’ai fait le choix de me concentrer sur le début du 19ème siècle. Plus précisément sur les années 1830, où ont émergé plusieurs gestes précurseurs des modernités de la danse contemporaine. On connait très bien la fin du 19ème pour ses élans nouveaux, ses ruptures dans les modes des spectacles et leurs structures, induites notamment par l’industrialisation et le libéralisme. Une époque marquante pour les chorégraphes et danseurs, dont le questionnement porte plutôt sur l’aliénation du corps et ouvre sur une danse plus libre, plus naturelle. Je suis alors remonté plus tôt encore dans le temps, jusqu’au premier ballet romantique de Filippo Taglioni, La sylphide, créé en 1832 à Paris. Je fais aussi des liens avec d’autres formes d’art comme par exemple la vélocité de la gestuelle dans la musique de Franz Liszt ou le premier recueil de poésie en prose d’Aloysius Bertrand, ou encore avec Eugène Delacroix, qui privilégie le mouvement sur la forme dans sa peinture. Côté politique, la première démocratie suit les premières révolutions à ce moment-là: tout le monde demande une certaine liberté, une voix et surtout les femmes. Ces changements sous-jacents se ressentent dans la danse, et la figure qui en témoigne le mieux est François Delsarte, un chanteur reconnu aujourd’hui comme théoricien français du mouvement, qui influencera par la suite aux Etats-Unis Isadora Duncan, Ruth Saint Denis ou encore Ted Shawn.

 

 

De son côté, le scénographe et codirecteur de la compagnie, Jonathan O’Hear, met en avant l’architecte Stefan Sebök à travers son dispositif luminocinétique. Qu’ajoute sa vision de réalisateur à la pièce?

Avec la création de son Infinity Cove (une boîte blanche dont les angles sont arrondis pour rendre ses limites floues), Jonathan a choisi de rendre hommage à cet architecte hongrois né en 1901 qui exerça son influence en Allemagne. Il y travaille notamment à la conception des sculptures cinétiques constructivistes Light-Space Modulators de Moholy-Nagy, duquel s’inspire la sculpture suspendue au centre de l'Infinity Cove. Illuminée en son cœur et composée d'une structure cubique en acier contenant une spirale en rotation et un gyroscope au mouvement déséquilibré, elle projette un jeu d’ombres et de lumières en mouvements dans l’espace. Formant le décor dans lequel évoluent les danseurs, cette boîte nous permet d’y voir un contenant et en même temps un endroit sans repères, hors du temps et de l’espace. Je laisse toute liberté à mes collaborateurs, et sur ce terreau fertile de création nous construisons ensemble un spectacle de qualité. La costumière Aline Courvoisier a ainsi créé des vêtements hors du temps, entre 1830 et d’aujourd’hui, qui m’ont tout de suite plu.

 

Un mot sur le compositeur Claude Jordan et les musiciens de l’AMEG (Association pour la Musique Electroacoustique de Genève) qui joueront en direct la musique qu’ils ont conçue pour la pièce?

La voix incroyable de Kornelia Bruggmann se posera sur l’électro acoustique de Claude Jordan (électronique et flûte), Hervé Provini (percussions) et Nicolas Sordet (électronique) en direct. Un format très rare dans le domaine de la danse alors qu’il existe bien un lien immuable entre ces deux formes d’art. A travers les différents courants expérimentaux de la musique réalisée au moyen des nouvelles lutheries électroniques, le spectacle sera tous les soirs différent. Une grande liberté est laissée aux musiciens comme aux danseurs dans le cadre très précis de la contextualisation historique choisie. Pour nous, le projet de la modernité c’est justement de permettre à chacun d’être l’inventeur de son geste.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Utile: Redonner corps du 15 au 20 décembre 2015 à la Comédie de Genève.
Renseignements et réservations au +41.22.320.50.01 ou sur le site du théâtre www.comédie.ch

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