"Münchhausen?", fougueuse comédie

«Si le monde devait disparaître, que l’apocalypse soit dans six mois, la pièce qu’il faudrait à tout prix monter serait Münchhausen»

 

Après Ventrosoleil sur un texte de Douna Loup, l’auteur et directeur d’Am Stram Gram Fabrice Melquiot demande à Joan Mompart quelle sera la suite. «Si le monde devait disparaître, que l’apocalypse soit dans six mois, la pièce qu’il faudrait à tout prix monter serait Münchhausen», répond le metteur en scène. Pour corser la chose, Joan Mompart suggère au directeur poète d’écrire «une pièce immontable». «C’est Fabrice Melquiot, il est brillant. Il fallait le mettre au défi!» Voilà comment l’un des auteurs les plus prolixes de sa génération, et les plus joués, compose une fantastique «ode à l’imagination» à partir des célèbres aventures du Baron. Fabrice Melquiot n’en est pas à sa première «rêverie autour» d’un monument de la littérature – terme qu’il préfère à «adaptation». Il signait dès son arrivée à la tête de la scène romande dédiée à la création pour l’enfance et la jeunesse un Frankenstein remarqué. Avant de s’atteler ensuite à Moby Dick. Un parterre de jeunes élèves réactifs et enthousiastes (et nous avec) confirmait lundi dernier que le défi était largement relevé. Cette fougueuse comédie est à voir à Genève jusqu’au 18 octobre, avant une tournée franco-suisse (Neuchâtel, Yverdon-les-Bains, Belfort, Villars-sur-Glâne, Lausanne). Le metteur en scène nous explique son travail.

 

Après La Reine des Neiges et Ventrosoleil, que vous aviez montés à Am Stram Gram déjà, pourquoi avoir choisi les aventures du baron de Münchhausen?

J’avais déjà abordé les œuvres de Bürger et Raspe en tant que récitant. Mais j’ai aussi été marqué par le film de Terry Gilliam. Les Aventures du Baron de Münchausen sont un chef-d’oeuvre, au même titre que Brazil. Parce qu’on y trouve de l’humour et un brin de surréalisme. Le surréalisme aujourd’hui est un terme un peu galvaudé, comme l’est celui de poésie. On en a perdu l’essence. Or le mot poésie reprend corps au contact de Fabrice. Avec Münchhausen?, le surréalisme apparaît dans ce qu’il possède de plus concret parfois, se libère d’un certain académisme, essaie de faire travailler l’intuition, change de cap dans le récit à cause d’une respiration ou d’un sourire. Partant de l’envie de flouter le noir et le blanc, j’ai demandé à Fabrice de monter la pièce seulement si c’était lui qui l’écrivait. Les œuvres devant lesquelles je me suis souvent extasié réinventent leur propre logique. On pourrait aussi penser à Desnos ou Picabia, qui bâtissaient leurs propres règles.

 

Qu’est-ce qui vous a tout particulièrement attiré chez ce sympathique Baron qui traverse moult aventures par le récit?

Son énigme. Qui est donc ce Münchhausen, dont les médecins ont fait un syndrome, s’il est ce qu’il raconte? Ses récits partent-ils plutôt d’un désir ou d’une volonté? Nous avons là déjà les fondements d’une interprétation possible. Un œil malicieux s’insinue chez Bürger et Raspe quand ils improvisent «C’est la fin de l’histoire… et puis non, il s’est passé cela…» Ce qui m’amuse, c’est que l’auteur s’aventure dans le récit lui-même.

 

Le Baron transmet la parole à son fils dans l’œuvre de Fabrice Melquiot. Comment cette transmission s’est-elle opérée?

Et si, au sein de la famille nucléaire, on posait la question de la part de poésie dans la relation viscérale entre un père et un fils? Pascal Quignard dit «écrire, c’est appeler». Je me suis dit, oui, c’est un appel. Fabrice raconte au public et en même temps à son fils. Le mot «transmission» fait aussi partie de ce vocabulaire galvaudé aujourd’hui. Pourtant, si l’on revient à l’essence du terme, il s’agit d’une des zones les plus sensibles de la société, celle de l’intergénération. Je suis extrêmement ému de voir ce fils se défendre de la fantaisie des histoires de son père en se murant dans une forme de rationalité. Il y a une sorte de contradiction entre un fils qui veut tuer le père et un père qui, dans la déconnexion avec son fils, ne trouve pas sa place dans l’univers. Sans réinventer leur relation, ni l’un ni l’autre ne peuvent se définir.

 

 

Dans quel contexte la pièce se situe-t-elle?

Le début de l’histoire se déroule dans une chambre d’hôpital. Le père disparaît, le fils se trouve dépositaire des histoires du père. Il les reconvoque de manière fantomatique. Ça démarre dans un hôpital mais ça pourrait se passer ailleurs. «Grimpe et lève le poing», dit Münchhausen à son fils. Pour nous, c’est une invitation à un autre monde. J’ai aussi pensé à Josef Schovanec et au syndrome d’Asperger. On devrait tous être diagnostiqués porteurs de troubles autistiques non définis. Finalement, en un peu moins de 80 pages, Fabrice restitue la vie. L’auteur nous investit d’une question qu’il faut poser, d’une mission. En même temps, il y a une militance certaine dans sa poésie. Par ailleurs, aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons, qui nous porte à glorifier l’individu, monter sur un plateau à plusieurs est un acte révolutionnaire. J’aime bien cette notion d’«individualité sérielle de masse» à laquelle se réfère Jean-Paul Curnier. Nous sommes des individus solitaires, mais nous voulons finalement tous la même chose.

 

 

Pour la scénographie, qu’est-ce qui a le plus inspiré le metteur en scène que vous êtes?

J’ai toujours été amateur de l’art brut. J’ai une admiration folle pour Michel Thévoz, dont le travail me semble en lien avec Münchhausen, l’artiste qui raconte. Il me semblait intéressant de rapporter le personnage à ces artistes qui travaillaient sous contraintes: dans les hôpitaux, ils n’avaient pas le droit de peindre ni de dessiner sur les murs. A partir du moment où on les a invités à le faire, leurs œuvres ont d’ailleurs présenté moins d’intérêt. Partir du trait de crayon, qui serait probablement celui de Münchhausen, nous aide à visualiser des espaces imaginaires sans devenir figuratifs. J’ai toujours trouvé que c’était un acte de contestation d’écrire, et donc d’appeler, sur les murs!

 

Propos recueillis par Cécile Dalla Torre

 

Münchhausen?, tout public dès 7 ans, jusqu’au 18 octobre au Théâtre Am Stram Gram à Genève.

Puis en tournée
Du 28 au 30 octobre 2015, Théâtre du Passage à Neuchâtel
Du 8 au 10 novembre 2015, Théâtre Benno Besson à Yverdon-les-Bains
Du 17 au 19 novembre 2015, Le Granit, Scène nationale de Belfort
Du 21 au 24 novembre 2015, Nuithonie à Villars-sur-Glâne
Du 1er au 31 décembre 2015, Le Petit Théâtre de Lausanne

Découvrez toute la saison du Théâtre Am Stram Gram sur leprogramme.ch ou sur le site du Théâtre www.amstramgram.ch

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