Publié le 11/01/2019 à 23:32

Marionnettes contre l’injustice

«L’enfant découvre tôt le sentiment d’injustice. Autant la justice reste quelque chose de très abstrait, autant l’injustice est très présente. Il y a une sorte d’éveil à la communauté humaine qui passe par la compréhension de ce sentiment partagé de tous»

 

C’est vraiment Tropinzuste, du 16 janvier au 3 février au Théâtre de Marionnettes de Genève! Isabelle Matter met en scène un texte de Fabrice Melquiot où il est question un peu d’œufs, sans doute de poules, mais surtout d’injustice, de victimisation, d’inquiétude, d’espoir (dans le désordre). Le personnage principal (Monsieur «Moi») se livre à des exercices d’introspection, afin de comprendre la mouise dans laquelle il se trouve, accessoirement comment il pourrait s’en sortir, ne serait-ce que pour le bien de son jeune fils.

Pour mieux dire ce très humain et très universel épisode, Isabelle Matter a opté pour un univers dépouillé, brut comme nos souvenirs et nos angoisses. Des marionnettes aux grands yeux se succèdent pour donner corps aux évocations de «Moi», et lui permettre, entre plumes et enfants, de retrouver le fil. Plus claires sont les explications d’Isabelle Matter.

 

Dans Tropinzuste, Monsieur «Moi» a des soucis. Il a été quitté par sa femme, et pour tenir la promesse à son fils de faire des crêpes, il a volé quelques œufs.

Il est très inquiet, car il sait qu’il risque gros. Il réfléchit. Dans sa tête, il dialogue avec son fils, il invoque des souvenirs, des projections d’autres personnes, dont lui à l’âge de 7 ans. Il est aussi poursuivi par des réminiscences de son univers professionnel, un élevage industriel de poules pondeuses… Ses idées tournent en rond, le spectacle se déroule dans sa tête.

 

Le sentiment d’injustice et la responsabilité de chacun dans ses propres malheurs sont-ils centraux dans ce spectacle destiné (aussi) aux enfants?

L’enfant découvre tôt le sentiment d’injustice. Autant la justice reste quelque chose de très abstrait, autant l’injustice est très présente – puni pour rien, récompensé sans avoir rien fait de bien. Il y a une sorte d’éveil à la communauté humaine qui passe par là, la compréhension que ce sentiment est partagé de tous. Cela m’avait frappé lors d’un spectacle autour des Misérables de Victor Hugo, avec le «hooo» spontané de toute une classe d’élèves de huit ans qui réagissait aux malheurs de Fantine. Dans Tropinzuste, le père revisite, au travers de ses soucis et de ses problèmes, son statut ou son comportement de victime, et découvre sa marge de manœuvre. Ce n’est pas un spectacle qui distille une morale, mais disons que, victime de circonstances, chacun peut à tout moment prendre la décision de résister.

 

 

Le spectacle se déroule dans la tête d’un personnage. Quel impact cela a-t-il sur les marionnettes et la scénographie?

Les souvenirs sont rarement complets. La mémoire focalise sur certains points, des détails. Cela a conditionné un spectacle assez «brut» et un univers artisanal très affirmé. Comme «Moi» focalise sur le regard, seuls les yeux des marionnettes sont très précis. Nous avons opté pour des marionnettes de table en mousse. Ce matériau, très léger et très malléable, facilite la prise en main. Les marionnettes de table rendent aussi plus pratique les échanges et les dialogues entre le personnage et le comédien. Leur manipulation est simple, et elles sont très vite très expressives.

 

Le marionnettiste est aussi comédien. Est-ce une discipline en soi?

Il n’y a pas de formation dans la région. Donc le théâtre initie à l’interne les comédiens. C’est une première pour Frédéric Landenberg, qui est «Moi» et manipule «Moi à 7 ans». Hélène Hudovernik, qui a déjà une expérience de professionnelle de la marionnette, anime les autres personnages. Entre nous, nous l’appelons la synapse de «Moi»!

 

 

Sans être trop technique, à quoi doit être attentif un comédien qui devient marionnettiste?

Cela exige une très grande précision d’intention et de jeu. Le spectateur est volontiers fasciné par la marionnette pour autant qu’elle soit juste. Il ne faut donc pas se rater, au risque de voir le personnage redevenir un objet. Lorsqu’on travaille avec le texte, il y a toute une chorégraphie, une partition à définir. Chaque phrase doit être traduite en gestes techniques. Tout doit être décortiqué, et répété, répété, répété! C’est aussi pour cela qu’un spectacle de marionnettes est généralement plus long à préparer qu’une pièce de théâtre, deux semaines de répétitions supplémentaires sont souvent nécessaires.

 

Pour ce spectacle, vous aviez l’avantage de pouvoir compter sur la participation, sur la durée, de l’auteur du texte, Fabrice Melquiot.

C’était un des buts de cette première collaboration avec le théâtre Am Stram Gram dont il est directeur! Nous avons discuté de l’histoire ensemble en amont. Puis, sur la base d’un premier texte, l’été dernier, nous avons réalisé des tests. Fabrice Melquiot avait rédigé un très beau texte, très riche, très précis qui fonctionnait par petites touches. Mais il a fallu néanmoins opérer quelques modifications. Car dans la création du spectacle, quand on passe à la visualisation, quand la marionnette apparaît, on réalise qu’elle dit déjà d’elle-même beaucoup de choses et que c’est au texte de s’adapter!

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Tropinzuste, une pièce de Fabrice Melquiot mise en scène par Isabelle Matter à découvrir au Théâtre des Marionnettes de Genève, du 16 janvier au 3 février 2019. Tout public, dès 7 ans, durée 50 minutes.

Informations et réservations au +41.22.807.31.07 ou sur le site du théâtre www.marionnettes.ch

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