Les affres du "capitulisme"

Maître dans l’art de déjouer les codes de la représentation, Oscar Gómez Mata fête ses 20 ans de création à Genève

 

Auteur, metteur en scène, comédien et scénographe né au Pays Basque espagnol, Oscar Gómez Mata vit à Genève depuis 1995. En résidence au Théâtre Saint-Gervais deux ans plus tard, il fondait La Compagnie L’Alakran. Parmi leurs créations, Boucher espagnol (2003), Optimistic vs Pessimistic (2005), Kaïros, sisyphes et zombies (2009) ou encore La Conquête de l’inutile (2016). Si le contexte politique, au sens d’attitude critique, est inhérent aux projets artistiques de la compagnie, celle-ci ne cherche ni à apporter de réponses ni à figer la parole dans une idéologie, mais plutôt à susciter des émotions radicales avec des spectacles drôles, philosophiques et toujours poétiques.

Le Festival de La Bâtie invite cette figure du théâtre genevois à célébrer ses deux décennies de création à travers deux événements. Du 1er au 6 septembre au Théâtre du Loup à Genève, L’Alakran présentera sa dernière création, Le Direktør, une adaptation de la comédie cinématographique du Danois Lars von Trier, spectacle lauréat 2016 du concours Label+ théâtre romand. Du 13 au 16 septembre, à l’espace Le Commun, Oscar Gómez Mata recevra ses compagnons d’hier et d’aujourd’hui autour d’installations, de performances et de tables rondes. Interview.

 

Pourquoi ce film-là comme point de départ? Est-ce que Lars von Trier est un auteur-réalisateur que vous affectionnez tout particulièrement?

Lars von Trier est un auteur qui m’a intéressé depuis ses débuts, même si je n’apprécie pas toutes ses productions. Dans cette histoire, il est question d’un certain Ravn qui a monté sa propre entreprise et qui, pour éviter d'avoir à justifier des décisions impopulaires, a inventé un mystérieux directeur dont il n’est que l'exécutant. Jusqu’à ce que les choses se corsent lorsqu’il décide de vendre son entreprise où sa présence est requise. Ravn va alors engager un acteur pour jouer le rôle du directeur.

Lorsque j’ai vu le film original, Direktøren for det hele, en salle en 2006, je me suis tout de suite dit qu’il y avait quelque chose à faire au théâtre avec cette histoire pertinente, drôle et acide à la fois, sur le monde du travail. Il y a trois ans je me suis décidé à ressortir ce projet du tiroir, avec comme point de départ l’envie d’apporter, par le jeu théâtral, quelque chose qu’un objet cinématographique ne peut amener.

 

Provocateur reconnu, quel portrait fait-il du monde du travail aujourd’hui à travers cette pièce?

A chaque fois que j’ai regardé ce film, il m’a beaucoup fait rire par le caractère tranché des personnages et par leur façon d’interagir, ou plutôt de réagir. Car la difficulté dans notre société actuelle semble effectivement résider dans cette notion de responsabilité, un sujet toujours d’actualité dix ans après la sortie du film.

Lars pointe du doigt cette difficulté actuelle à assumer ses positions lorsqu’on est décisionnaire et plus largement, le manque général d’implication de la société contemporaine. Dans le capitalisme moderne tout le monde est patron et personne ne l’est tout autant, à la différence du monde de l’entreprise du début du 20ème siècle où le patron incarnait une figure de "père de famille". Aujourd’hui cette hiérarchisation a disparu car plus personne ne veut prendre ces postes à responsabilité, préférant suivre des directives et quitter le bureau à 18h, l’esprit "libre". Par cette désinvolture, eux aussi sont responsables de ce qu’ils subissent sans réagir.

 

On vous connait friand d’improvisation, avez-vous adapté ce film pour le théâtre par le biais de l’écriture de plateau?

Peu par rapport à d’habitude, bien qu’une adaptation lors de la mise en scène soit toujours induite par le jeu, comme j’ai pu le constater chez Lars von Trier entre son scénario original et la réalisation du film. Pour cette création, je souhaitais avoir le scénario original du film, traduit du danois par Catherine Lise Dubost, car ses dialogues me fascinent et j’avais très envie de m’attaquer à une telle écriture. L’adaptation principale consiste en la transposition du film à la scène par la différence même de leur forme, mais il s’agit bien de la version originale. C’est l’angle par lequel j’aborde ces propos qui différenciera le film de la pièce. Un montage théâtral est très distinct d’un montage cinéma. Par exemple, le temps du théâtre est continu, ce qui offre d’autres possibilités de narration.

 

Dans cette pièce, un comédien est engagé par le patron pour jouer le rôle de ce dernier, quelle place avez-vous donné au statut de l’acteur lui-même dans cette mise en abîme?

C’est un espace que je donne toujours à mes comédiens dans quelque pièce que ce soit, qu’elle ait été écrite en plateau ou pas. Le doute doit toujours être présent: est-ce le personnage ou le comédien qui me parle en cet instant? Cette ambiguïté dans le jeu s’adresse au public et stimule son attention, l’amenant à décider lui-même si telle ou telle phrase ou partie lui est directement adressée, pour s’y reconnaître ou s’y projeter. Ce parallèle ne peut être accentué que par le jeu théâtral à travers lequel se superposent les discours entre fiction et vérité, monde du théâtre et monde de l’entreprise.

 

Renommé pour l’esthétique singulière et colorée de vos créations, dans quel univers avez-vous choisi de plonger ce bureau de direction?

Dans l’histoire, au bout de 40 minutes, alors que les négociations vont bon train, le personnage du comédien pose une question au vrai directeur: «je n’ai toujours pas compris ce que vous faites exactement dans cette entreprise?». J’ai choisi de suivre cette voie et de proposer un espace qui est celui de l’entreprise mais qui pourrait aussi être autre chose. Concrètement un bureau oui, mais indéterminé. Par rapport au jeu, si le film est plutôt dans les tons de gris avec une réelle esthétique minimale du mouvement Dogma, nous emmenons le spectateur ailleurs, dans le contraste et le pimenté. Un réel parti pris scénique qui donne d’autres possibilités à l’expression des scènes qu’on peut voir dans le film.

 

Pendant La Bâtie, L'Alakran fêtera également ses 20 ans de création à Genève. Parmi vos invités seront présents vos plus anciens compagnons de théâtre.

Pendant ces quatre jours, installations et performances scéniques ou musicales, créées pour l’occasion ou non, se succéderont au Commun, qui est un espace assez brut et ouvert, un lieu très convivial.

Parmi mes plus vieilles connaissances avec qui j’ai travaillé à mes débuts en Espagne, j’ai invité Esperanza López & Txubio Fernández de Jauregui, La Ribot et bien sûr Rodrigo García, que j’ai connu dans le théâtre alternatif madrilène et qui signait en 1997 Boucher espagnol, le spectacle fondateur de la compagnie Alakran. Pierre Mifsud, qui faisait partie de la distribution dans cette pièce, sera également présent pour donner une Conférence de choses avec François Gremaud. Ce dernier se produira par ailleurs dans Chorale avec sa compagnie, la 2b company, au complet: Viviane Pavillon, Tiphanie Bovay-Klameth et Michèle Gurtner, laquelle a également joué dans de nombreuses productions de L’Alakran.

J’ai aussi fait appel à des personnes avec qui j’ai collaboré plus récemment ou même jamais travaillé, comme Marion Duval, Jean-Louis Johannides ou Célia Houdart, qui viendra faire une lecture de son dernier roman, ou encore Valerio Scamuffa & Olga Onrubia (Cie LaScam) qui présenteront leur travail en cours de recherche.

J’ai également souhaité garder une partie plus théorique avec des interventions de personnes qui ont suivi mon travail à travers plusieurs rencontres. Le dernier jour, je présenterai Sans titre, une performance créée avec douze étudiants en bachelor théâtre (promotion J) de La Manufacture – Haute école des arts de la scène de Lausanne où je suis enseignant, une manière de faire connaître une autre partie de mon travail et de faire connaître les comédiens de demain.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Le Direktør, une pièce d'après le film de Lars von Trier mise en scène par Oscar Gómez à découvrir au Théâtre du Loup à Genève du 1er au 6 septembre 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.738.19.19 ou sur le site de La Bâtie www.batie.ch

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