La sexualité après Mai 68

Dorian Rossel adapte à la scène un chef-d’œuvre du cinéma français au Théâtre de l’Orangerie à Genève

 


La Cie STT (Super Trop Top) fait revivre la langue du cinéaste Jean Eustache dans Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir, au Théâtre de l’Orangerie à Genève du 9 au 20 août. Dans cette adaptation du film La maman et la putain (1973), le metteur en scène Dorian Rossel place le texte au centre d’un décor évoquant les années 1970: un tourne-disque, du champagne et quelques chaises. Portés par David Gobet, Anne Steffens et Dominique Gubser, les dialogues de ce trio post-soixante-huitard nous font écho avec impertinence et vitalité.

 

 

Né en 1975 à Zurich, Dorian Rossel est diplômé de l’Ecole Serge Martin à Genève. En 1996, il mène ses premières créations avec le collectif transdisciplinaire Demain on change de nom (1998-2005). Ses spectacles sont conçus dans un va-et-vient entre l’élaboration dramaturgique et le travail de plateau. En 2004, il fonde la Cie STT et poursuit son travail singulier en adaptant des textes hors du répertoire théâtral, comme des essais sociologiques ou des œuvres littéraires, films, essais, ou encore bandes dessinées, donnant naissance à des spectacles tels que Quartier lointain (2009), L’Usage du monde (2011) ou Une femme sans histoire (2015). «Face au nombre de pièces déjà montées, il y a aussi cette envie de nouveauté et en même temps le défi de questionner à nouveau une problématique par le biais d’un médium différent» confie le metteur en scène.

 

Un film culte

«Ce film me touche parce qu'il pose la question universelle de l'injustice fondamentale qui semble présider aux jeux de l'amour et des souffrances qui en découlent. Le texte parle du vécu et de la passion, mais Jean Eustache ne cède jamais à la tentation d’un traitement naturaliste. Il dresse le portrait d’une jeunesse en marge des modèles traditionnels. Il en a fait un film-phare de la génération qui a eu entre 20 et 30 ans en 1968.» Jean Eustache fait partie des nouveaux réalisateurs qui se reconnaissent dans la Nouvelle Vague, où le cinéma se fait miroir de son époque, initiée au début des années 1950 par François Truffaut, Eric Rohmer, Agnès Varda, Claude Chabrol ou encore Jean-Luc Godard. Dans La maman et la putain, le cinéaste raconte la vie d’un couple à trois (incarné par Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont) où l’homme se réfugie dans le langage pour essayer de sauver la face. Grand Prix spécial du jury au festival de Cannes en 1973, ce film dresse un portrait intimiste de la génération de l’après «mai 68», s’inspirant de la propre vie de l’auteur, de sa rupture avec Françoise Lebrun, de sa vie avec Catherine Garnier et de son amour pour Marinka Matuszewski. «Ce film a énormément choqué le public à l'époque de sa création par des propos «érotiques» jugés scandaleux. Aujourd'hui baignés dans une pornographie banalisée, nous ne pouvons provoquer les mêmes réactions.»

 

«On ne rivalise pas avec le cinéma»

Dorian Rossel a pu voir une adaptation au Théâtre de Vidy-Lausanne il y a vingt ans, puis le film (qu’on ne trouve pas en DVD) à la cinémathèque de Lausanne, où pour l’anecdote Jean-Luc Godard était présent. Mais c’est à la lecture du scénario que la vitalité et la pertinence du dialogue l’ont frappé. «Sans lire les didascalies, il m’a fallu 1h30 pour le terminer alors que le film dure 3h40, révélant le génie de l’écriture de Jean Eustache.» Une profondeur des mots à laquelle la mise en scène minimale rend hommage. «Nous avons mis en place un jeu de codes pour faire comprendre au spectateur que le cœur de la pièce représentait la profondeur de ce dialogue.» Dans le cinéma de la Nouvelle Vague, les acteurs avaient, et Jean-Pierre Léaud tout particulièrement dans ce film, une manière très littéraire de parler, empruntant un ton théâtral décalé. «Dans mes créations, j’aime que les acteurs se parlent réellement, qu’ils soient dans la vérité et la simplicité de ce qu’ils se disent ici et maintenant devant nous. En collant les répliques du film, celles-ci prennent également un autre sens, créant une sorte d’image manquante.»

 

 

La sexualité sans langue de bois

«Les jeunes qui voient ce film sont frappés par la forme directe de son langage: moins consensuel et plus riche à cette époque. Aujourd’hui on ne l’écrirait plus, non parce qu’il est choquant, mais parce qu’il est impertinent, car il va au-delà de la provocation en surfant sur un humour décalé. C’est le spectacle préféré de mon fils qui l’a vu à 12 ans. En plus, le texte est truffé de phrases très pratiques pour draguer (rires).» Au sujet de son film, Jean Eustache écrivait avant même la sortie du film en 1972: «C’est le seul de mes films que je haïsse, car il me renvoie trop à moi-même, à un moi-même trop actuel. Le passé des autres films me protège.» Eustache dépeint la gueule de bois d’après «mai 68», mais surtout la réalité des relations amoureuses qui n’a pas tellement changé: «la difficulté d’aimer, de se parler, de s’engager et les souffrances liées aux jeux de l’amour restent les mêmes, rendant compte de la complexité de l’être humain et de ses relations.»

 

Alexandra Budde

 

Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir, une pièce de Dorian Rossel à voir au Théâtre de l’Orangerie à Genève du 9 au 20 août 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.700.93.63 ou sur le site www.theatreorangerie.ch

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