Publié le 08/01/2019 à 19:21

L’Épicentre: moments d’élégance naturelle

«De par notre statut de salle subventionnée, je crois que nous avons une obligation 'morale' de nous démarquer et de proposer des découvertes. Tout en essayant d’amener un 'plus' à notre public.»

 

Les concerts reprennent à l’Épicentre. Soul avec Mariama, le 26 janvier, puis les rencontres des musiques actuelles et de l’esprit du blues avec Delgres, le 6 février (en collaboration avec le festival Antigel). Puis…, puis une demi-douzaine d’artistes et groupes à découvrir en attendant l’été! David Byrne (Talking Heads) affirmait que ce n’est pas parce que c’est bien que cela doit être laid. Comme en écho, le programme de l’Épicentre affirme son goût pour la soul et la world élégante, et les projets aventureux d’instrumentistes confirmés.

Le responsable de la programmation Stéphane Radice évoque le suivi sur le long terme d’artistes appréciés et le sens de l’anticipation nécessaire pour dénicher les valeurs sûres de demain. Et sa volonté de proposer régulièrement des événements spéciaux, ou de mettre à disposition la salle et ses techniciens au service d’artistes locaux, le temps d’une petite résidence. L’Épicentre, un lieu rare pour moments rares.

 

Quelles sont les caractéristiques de votre démarche de programmateur?

J’aime suivre la trajectoire d’artistes, parfois membres de groupes, que nous apprécions. C’est intéressant de voir les projets qu’ils peuvent amener. L’exemple qui me vient à l’esprit est une discussion avec le guitariste d’Imany, qui m’a fait découvrir le projet en gestation de Sarah Lenka, auquel elle était associée. Et que nous avons programmé il y a une année et demie. C’est une dynamique qui permet d’évoluer en amont des créations artistiques, et d’en faire bénéficier notre public. Mais je suis aussi présent sur les festivals qui privilégient les découvertes.

 

Les artistes que vous programmez sont donc parfois «suivis», directement ou indirectement, depuis longtemps?

Oui. Mariama (le 26 janvier) était déjà venue en duo acoustique il y a quelques années, dans une soirée où deux artistes se partageaient l’affiche. Nous avions déjà parlé de son retour, par exemple à l’occasion de la sortie d’un album. Comme elle a participé ensuite au grand succès de La grenouille avait raison de James Thierrée, cela a pris du temps, mais elle sera là! La brésilienne Dom La Nena (le 18 mai) ou la capverdienne Elida Almeida (le 6 avril) sont aussi des chanteuses que nous suivons depuis des années.

 

Elles proposent des albums très musicaux, soignés et élégants, des adjectifs qui pourraient correspondre à L’Épicentre.

C’est une de nos caractéristiques: nous avons un public d’écoute, très attentif. Il arrive que des artistes plus festifs soient surpris, comme McAnuff et Fixi récemment – mais en sortant de scène ils m’ont dit avoir été frappé par une qualité d’écoute hors de l’ordinaire. La salle s’y prête aussi: il n’y a pas de bar à l’intérieur, elle fait un peu penser à un écrin. Cela oriente aussi nos choix et la démarche des artistes. Si The Two viennent jouer du blues avec cinq musiciens supplémentaires – The Two & Friends, le 30 mars –, ce n’est pas forcément pour faire beaucoup de bruit, mais parce qu’ils savent que chacun pourra s’exprimer dans de très bonnes conditions.

 

 

Votre goût pour les excellents instrumentistes se confirme avec la venue d’Antoine Boyer et Samuelito, le 16 mars.

C’est certainement dans notre nature. Nous avons programmé des têtes d’affiche, comme Philippe Catherine. Mais de par notre statut de salle subventionnée, je crois que nous avons une obligation «morale» de nous démarquer et de proposer des découvertes. Tout en essayant d’amener un «plus» à notre public. Dans le cas d’Antoine Boyer et Samuelito, j’ai suggéré au producteur qu’ils viennent avec Paloma Pradal, pour ajouter une voix à cette soirée de jazz andalou. C’est aussi un risque, mais de ceux que nous prenons très volontiers.

 

Est-ce que d’autres salles obéissent à des logiques comparables, facilitant les collaborations?

J’aime beaucoup Le Studio de l’Ermitage ou Le Café de la danse à Paris. Et il arrive que nous nous coordonnions avec Le Bee Flat à Berne, le Moods à Zurich ou la Spirale à Fribourg pour proposer plus d’un concert à un artiste, mais cela n’est pas plus formel que cela.

 

Comment décririez-vous votre public?

Nous avons une base régionale de gens curieux, qui nous font confiance. Je ne sais pas si le mot «pointu» correspond à notre programmation, mais comme nous nous écartons des circuits français, nous sommes parfois seuls à proposer certains artistes, et des personnes peuvent venir d’assez loin. Les gens nous font aussi confiance en pensant qu’ils vont peut-être entendre, en avant-première, un futur grand.

 

Cela ne vous empêche pas de proposer des concerts plus rauques, comme celui de Delgres (le 6 février), ou plus rock, avec Shake Shake Go (le 2 mars).

Je connaissais Pascal Danaë de Delgres avant qu’il ne remporte une Victoire de la Musique. Je trouve intéressant de les programmer au moment où ils s’éloignent un peu du blues pour aller en direction des musiques actuelles. Que cela se produise dans le cadre d’une collaboration avec le festival Antigel nous autorise un petit écart avec notre ligne habituelle, cela tombe donc assez bien. Quant à Shake Shake Go, ils ont eu énormément de succès il y a quelques années avec un titre pop-rock assez enlevé. C’est bien d’offrir un concert différent à notre public, encore qu’en écoutant leurs disques dans leur intégralité, on réalise que leur approche n’est pas si éloignée.

 

 

Un groupe d’ici avec Los Gatillos, le 4 mai. L’Épicentre, salle genevoise?

Pierre Omer était déjà venu chez nous il y a quelques années avec sa Swing Revue. Ils ont réussi une belle sortie avec leur album de Los Gatillos, et nous sommes très contents de les avoir et de pouvoir leur offrir un autre type de salle que celles dans lesquelles ils se produisent d’habitude. A l’origine, l’Épicentre voulait programmer davantage de groupes de la scène locale, mais personne ne s’y est vraiment retrouvé. Nous essayons désormais de privilégier des événements particuliers, le plus évident étant un vernissage d’album, et de faire profiter les groupes du public que nous réussissons à fidéliser tout au long de l’année. Nous pouvons aussi inviter des artistes d’ici pour de petites résidences. Nous mettons quelques jours à leur disposition notre ingénieur du son, et notre technicien lumières, ce qui leur offre la possibilité de s’aguerrir. Les salles ne faisaient pas cela il y a encore quelques années. Dans notre cas, même si personne ne nous pousse dans cette direction, cela correspond à notre logique de salle subventionnée.

 

Un coup de cœur pour la demi-saison qui démarre donc le 26 janvier avec Mariama?

Par rapport à des salles qui organisent deux concerts par semaine, nous avons une offre restreinte: il n’y a donc que des coups de cœur… Même si l’obligation envers le public de proposer un programme équilibré et varié nous oblige à quelques arbitrages.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Découvrez les concerts de la deuxième partie de saison de L’Épicentre à Collonge-Bellerive sur le site www.epicentre.ch