Publié le 14/07/2020 à 08:53

L’envol des imaginaires au TMG

«Cette saison comprend plusieurs perspectives sur de petits gestes et des changements plus profonds qui vont modifier notre regard»

 

Comment évoquer les jeunes personnes anonymes héroïnes du quotidien? Que signifie la normalité dans nos sociétés? Peut-on se réinventer et refigurer les imaginaires au cœur des voies expressives et fécondes ouvertes par les arts de la marionnette? Le Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG) offre des explorations au cœur de ces réalités sensibles. Ecrivant des mythologies inédites, activant de malicieux bricolages, redessinant les limites entre acteurs et marionnettes, le TMG nous suggère qu’un léger pas de côté, un minime changement de perspectives peuvent suffire à rendre nos jours et nuits présentes moins labyrinthiques.

S’envoler donc, prendre la hauteur poétique et ludique, en rassemblant les générations. Pour considérer sous un angle inédit les épreuves que rencontrent parfois les enfants à l’école par un petit théâtre burlesque de saucisses. Zoom sur un éventail de spectacles parmi les quatorze présentés en compagnie de la directrice artistique du lieu, Isabelle Matter.

 

 

Par un large éventail d’expressions marionnettiques, cette nouvelle saison interroge l’autisme, par exemple.

Isabelle Matter: Dès sa conception, cette nouvelle saison comprenait plusieurs perspectives sur de petits gestes et des changements plus profonds qui vont modifier notre regard. Ainsi sur des réalités quotidiennes et certains éléments de notre rapport au monde. Cela se traduit aujourd’hui par un bouquet de thématiques.
Prenez le spectacle de Yoann Pencolé, Le Roi des nuages (n.d.l.r.: du 13 au 22 novembre). Il propose précisément de changer de points de vue relativement à la notion de normalité. La création met ainsi le monde des neurotypiques (mot créé par des personnes autistes pour désigner les gens qui ne le sont pas, ndr) dans une sorte d’étrangeté. C’est l’occasion pour le metteur en scène de partir de l’univers d’un enfant autiste Asperger alternant phases de génie et blocages.

 

 

L’héroïsme ordinaire fait l’objet de trois courts récits. Pouvez-vous évoquez celui conçu par la dramaturge française Magali Mougel et que vous mettez en scène?

A l’occasion du travail de création, réalisé par trois autrices – Aude Bourrier, Magali Mougel et Noëlle Revaz – , Comme sur des roulettes (n.d.l.r.: du 26 septembre au 11 octobre), part notamment de cette vie en germes qui resurgit sur les ruines d’une destruction planétaire. Face à la crise multiforme actuelle, nombre d’artistes ont envie de questionner des éléments en transformations, qui nous réveillent.
En dialogue avec l’univers des contes, Magali Mougel a imaginé l’histoire d’Ariette, une enfant déterminée à briser un héritage de contraintes multiséculaires imposées aux petites filles. Elle s’oppose donc à sa grand-mère. Ceci au cœur d’une société archaïque, où l’appartenance à une famille traditionnelle, un clan est cruciale.

 

Quels sont alors vos choix scénographiques et marionnettiques?

Les trois histoires se développent sur un retable non religieux monté sur roulettes. Sa fonction est ici d’illustrer des épisodes tirés du quotidien, de l’ordinaire dont l’on retrouve certains objets. Les marionnettes quant à elles jouent sur les tailles et les échelles de la représentation. Puisqu’il s’agit d’un affrontement entre générations contrastées. Mais aussi de faire résilience pour inventer des possibles différents.
Par ailleurs, l’inspiration de l’esthétique est venue du travail de Christian Boltanski. Au fil de son œuvre, l’artiste plasticien français a cette façon singulière de collectionner des portraits, afin d’évoquer la présence de personnes disparues. Mais elles pourraient être là, précisément par l’intermédiaire d’objets, photos vêtements. Ils transportent la perte, nous la font voir, toucher, revêtir. C’est l’idée d’évoquer la collection, qui est animée au détour de chaque récit au cœur d’un terrain narratif singulier.

 

 

Autour du thème de l’humain modifié, augmenté, se déploie une création sonore de théâtre d’objets signée Julien Mellano?

Ce qui fascine dans Ersatz? (n.d.l.r.: du 14 au 18 octobre) Le fait d’entrer dans un décor high-tech et sa dimension éminemment technologique en apparence, en se rendant compte rapidement du côté mosaïque artisanale de la pièce avec une machinerie en carton de masques virtuels. Il y a ainsi le savoir-faire de la marionnette lié au monde de la débrouillardise, l’univers de l’objet pauvre. Avec poésie, humour puis un décalage grinçant, le spectacle aborde entre autres l’intelligence artificielle et la réalité virtuelle.

 

Le moliéresque Malade imaginaire (n.d.l.r.: du 29 octobre au 8 novembre) fait son miel notamment du rapport entre comédien-ne-s manipulateurs-trices et muppets.

Son créateur, Cyril Kaiser, est tombé en amour avec ce style de marionnettes lors d’un premier stage qu’il a ensuite approfondi avec Neville Tranter. Cyril Kaiser a depuis monté deux autres opus marqués par une forte présence de ces marionnettes muppets, L’Ours dû à Tchekhov et La Cantatrice chauve signée Ionesco ouvrant sur une parité comédiens-marionnettes où l’acteur possède un jeu stylisé à la manière marionnettique.
On est moins avec Molière dans le trouble entre manipulé manipulateur que dans une exploration de personnages manipulateurs: les fourbes, les tricheurs sont joués par les marionnettes signées Christophe Kiss, un compagnon de longue date du metteur en scène. Tout un travail de maquillage à la fois de la marionnette et de l’acteur permet à ces deux esthétiques du vivant et de l’animé manipulé de se rejoindre.

 

 

Le harcèlement en milieu scolaire est habilement détourné… par des saucisses.

La création Ultra Saucisse (n.d.l.r.: du 13 au 31 janvier 2021) imagine Charlie qui est une petite chipolata se confrontant à des événements apparemment anodins: les taquineries courantes entre enfants, où parfois les méchancetés font partie du quotidien. Elles sont aussi des tests des limites des relations humaines.
Il existe toutefois un moment où ce phénomène peut dégénérer et empoisonner la vie d’un enfant qui en est la victime. Mais aussi peut-être des agresseurs. Ces derniers se retrouvent pris au piège d’une sorte de fonctionnement de groupe et de pressions. C’est cette complexité tout en subtilité que Delphine Bouvier et Fanny Brunet ont eu envie de traiter avec la saucisse. Elle permettra naturellement d’avoir du recul et d’être dans l’humour, la distance relativement à un thème pouvant être très sérieux.

 

Pour les tout-petits, le cirque a rendez-vous avec la marionnette.

Comme suspendu (n.d.l.r.: du 17 au 28 février 2021) de Fatna Djahra invite à partir de la marionnette dans sa simplicité, un ballon rouge qui se gonfle au début de cette création. Il va chercher à prendre une autonomie en intégrant des fragments de membres d’une trapéziste littéralement en suspension dans l’espace.
Entre légèreté et gravité, ce ballon voulant joyeusement devenir personnage favorise des images intrigantes, décalées jouant magnifiquement d’une maladresse initiale. Le ballon va-t-il rejoindre la pesanteur qui est aussi l’apanage de l’acrobate?

 

Propos recueillis par Bertrand Tappolet

Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG)
Informations, réservations:
marionnettes.ch

Photo Isabelle Matter: © Carole Parodi

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