Ivanov mis à nu à Saint-Gervais

«Je suis toujours en train de tester la faculté d‘imagination et de perception du spectateur et de l’acteur.»

 

Créé en 1887, Ivanov raconte la fin d’un système, la disparition d’un monde à travers la vie d’un petit fonctionnaire de Russie centrale. Les problèmes d’argent, la maladie de sa femme, les amis qui se détournent… Seul Sacha, un nouvel amour, pourrait lui apporter une lueur d’espoir…

Ivanov sera présenté au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 10 au 21 janvier. Dans sa mise en scène, Émilie Charriot a choisi de centrer le propos sur la portée sociale de la pièce de Tchekhov, découpant et réorganisant la matière théâtrale. Elle propose ainsi une relecture moderne et contemporaine, dans un décor seulement habillé des lumières de Yan Godat. Un choix audacieux dicté par sa volonté de revenir à ce qu’elle "entend être essentiel", la question du mariage dans la société. Rencontre.

 

 

Après King Kong Theorie, l’essai féministe de Virginie Despentes présenté à Saint-Gervais la saison dernière, vous vous attaquez à Ivanov, un classique du théâtre. Qu’est-ce qui vous attire dans un texte?

J’ai toujours plusieurs projets qui m’accompagnent, des thèmes ou des envies qui sont là depuis des années. Ces idées sont un peu comme des casseroles sur un feu et tout à coup l’une d’entre elles bout plus que les autres: c’est le moment de la monter. Pour Ivanov c’était le cas il y a un an et demi quand j’ai présenté le dossier. Il y a effectivement un écart entre cette pièce et King Kong Théorie qui est un texte contemporain, mais le genre que je mets en scène n’a pas vraiment d’importance pour moi. Ce qui est important, parce qu’il y a déjà des milliers d’Ivanov qui ont été montés, c’est ce qu’un metteur en scène entend dans un texte, son regard personnel.

 

Quels sont les thèmes que vous avez mis en lumière?

J’ai d’abord voulu questionner l’institution du mariage et à travers elle l’amour et sa place dans nos vies. Comment il nous conditionne et comment nous sommes déjà conditionnés à l’origine. Il me semble que c’est une pièce très sociale et actuelle, étonnamment. On a souvent taxé Tchekhov d’être misogyne mais pour moi, dans cette pièce, ce n’est absolument pas le cas. Il montre justement comment les femmes s’enferment elles-mêmes dans un carcan institutionnel comme le mariage, avec ses normes qui nous semble aujourd’hui désuètes, et le critique de bon cœur. C’est très actuel et très fin, et c’est ce qui nous bluffe chez Tchekhov.

 

Vous adaptez également la structure de la pièce, comment vous y êtes-vous prise?

J’essaie d’être complètement libre avec un texte. Je réalise mon découpage en plusieurs étapes. D’abord, je coupe vraiment dans le texte et pour cela je fonctionne beaucoup à l’intuition. Ensuite, je travaille avec un dramaturge avec lequel on replace les scènes pour que cela soit fluide. La dernière étape se fait avec les comédiens en création. C’est une adaptation mais en même temps je suis très travaillée par ce rapport à la langue, j’ai gardé des scènes entières dans lesquelles on entend vraiment le style de Tchekhov. Je n’ai pas changé les dialogues qui sont vraiment très contemporains, on a l’impression que les personnages se parlent aujourd’hui. Je prends des libertés avec la pièce mais parce que j’ai envie d’aller vers ce que j’entends être essentiel. En même temps, je n’ai pas envie d’être cataloguée metteure en scène “à textes”, parce que je pense qu’autre chose se joue au théâtre.

 

 

Anna Prétrovna, la femme d’Ivanov, et Sacha, la jeune femme amoureuse, représentent chacune une vision de l’amour, comment fonctionnent-elles dans la pièce?

Anna est dans un amour totalement romantique et soumis à son mari. Au fur et à mesure qu’il s’éloigne d’elle, elle tombe malade et meurt finalement quand il la quitte. On peut se demander si cette maladie est symbolique ou réelle car cela nous montre un type d’amour dans lequel la femme n’existe pas sans son mari. C’est aussi l’histoire d’un couple de cinquante ans, comme je l’ai voulu dans mon spectacle. On imagine ce qu’ils ont pu traverser avec les années, la complicité qui les unit et à quel point c’est dur de se quitter. Sacha, quant à elle, a vingt ans et tombe amoureuse d’un homme de cinquante ans, on est dans un amour transgénérationnel qui reste encore un tabou pour la société. Le but de Sacha est de sauver l’homme qu’elle aime, son amour a une portée un peu transcendantale. Je lui ai rajouté la casquette de l’amour politique, c’est à dire un amour qui rencontre l’autre dans son altérité et l’aime pour ce qu’il est. Faire cette expérience est déjà un positionnement et une opposition à la violence du monde qui nous entoure. Sacha porte très fortement ces questionnements.

 

Dans cette nouvelle création, vous revenez au plateau nu que vous aviez déjà expérimenté dans King Kong Théorie

C’est une question de goût. Je prends vraiment les espaces bruts du théâtre, c’est à la fois une contrainte et une liberté, c’est à dire que je suis toujours en train de tester la faculté d'imagination et de perception du spectateur et de l’acteur. On est dans un monde où l’on est tout le temps assailli de matériel et j’ai envie que le théâtre soit un espace autre dans lequel il y a juste des humains qui se parlent. Un jour je ferai peut-être des scénographies dignes de ce nom mais pour l’instant j’ai besoin de pousser cette recherche-là. C’est un positionnement esthétique et politique.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Ivanov, une pièce mise en scène par Émilie Charriot à découvrir au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 10 au 21 janvier 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.908.20.00 ou sur le site www.saintgervais.ch

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