Publié le 27/08/2019 à 09:43

Isis Fahmy face au(x) vent(s)

«Je tiens à cette idée vitaliste du souffle, que l’on poursuit sous différentes formes, physiques, vocales, sonores, et qui se concrétise par la parabole énoncée par Sov, qui explique que tout est vie, que tout est souffle»

 

Avec Contrevent[s], Isis Fahmy adapte La horde du contrevent, roman d’Alain Damasio. Le roman fait figure de phénomène éditorial dans le monde de la science-fiction française. La metteuse en scène a été inspirée par la dimension philosophique revendiquée par l’auteur, connu pour son travail sur la langue, et ses références à Nietzsche, Foucault et - ici surtout - à Deleuze. Mais Contrevent[s], c’est aussi une aventure d’une petite troupe d’humains forcés à collaborer pour survivre et avancer dans un monde hostile.

Ce vivre-ensemble fait de codes et de contraintes a été vécu au quotidien par les comédiens, les musiciens et les danseurs qui participent à ce projet pluridisciplinaire. Avec le Contrevent[s] d’Isis Fahmy, il sera sans doute difficile de savoir exactement où finit la troupe d’artistes et où commence la horde d’aventuriers. Ils sont jeunes, aguerris, déterminés à survivre. Ensemble. A découvrir au Théâtre de l'Orangerie à Genève, du 4 au 7 septembre 2019, dans le cadre de La Bâtie

 

La horde du contrevent d’Alain Damasio a rencontré un énorme succès depuis sa publication en 2004. Comment l’avez-vous découvert?

Damasio débute La horde du contrevent par une exposition de Mille Plateaux, de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Un ami qui avait lu mon travail de mémoire de fin d’étude à la Manufacture, consacré au concept d’immanence chez Deleuze, me l’a conseillé. En le lisant, je me suis dit qu’il y avait certainement quelque chose à faire de ce roman philosophique. Restaient deux questions: quoi et comment!

 

Quelle a été votre approche?

Le principe d’un spectacle pluridisciplinaire a l’avantage de correspondre à la horde, elle-même composée de personnes qui ont des compétences très différentes. J’ai commencé à travailler une performance sonore électronique avec des musiciens. Cela s’est concrétisé dans une création de plusieurs heures, en 2017 déjà. Puis l’obtention de la bourse de compagnonnage théâtral de la Ville de Lausanne et l'Etat de Vaud m’a permis d’organiser des résidences avec les danseurs, puis avec les comédiens. Il s’agissait de travailler sur ce que le roman leur inspirait. Par exemple, avec les danseurs, les positions ou les mouvements du corps face au vent, l’aérodynamisme…

 

La Horde est aussi un roman d’aventures. Comment abordez-vous son fil narratif?

Je le suis, il y a du suspense. On se demande comment cela va finir. Mais davantage qu’aux enjeux purement narratifs, je tiens à cette idée vitaliste du souffle, que l’on découvre au début, et que l’on poursuit sous différentes formes, physiques, vocales, sonores, et qui se concrétise par la parabole énoncée par Sov, qui explique que tout est vie, que tout est souffle.

 

 

L’entraide, les dynamiques de groupe sont très importantes chez Damasio. Comment cela se concrétise-t-il dans votre spectacle pluridisciplinaire?

Très tôt, lors de la résidence avec les danseurs, nous avons développé un vocabulaire, une grammaire, en prévision de transmettre gestes et mouvements aux comédiens et aux musiciens. Le rapprochement entre les uns et les autres s’est accentué lors des répétitions. Logiquement, nous aurions dû travailler le script, scène par scène. J’ai pris l’option contraire de commencer par travailler les gestes, les codes physiques, tous ensemble. Concrètement, nous travaillions chaque matin, une heure le mouvements, puis une heure et demie sur la scénographie – le montage et le démontage de la structure, comment on tient une lambourde, comment tirer un élastique, etc. Puis une heure sur le souffle – la première scène du spectacle.

 

Vous mentionnez la scénographie, cette structure en bois montée au début du spectacle, puis déplacée plusieurs fois, et finalement démontée par les artistes.

Elle est chaque fois différente, montée par des petits groupes organisés différemment à chaque représentation. Cela implique une maîtrise des protocoles, une cohésion et une confiance des uns envers les autres. Terminée, elle peut évoquer une palissade, une cabane, à chaque spectateur en fonction de son imaginaire, rien n’est fixé. Ce dispositif performatif a suscité des débats dans la troupe, avant d’arriver à maturité.

 

Dans votre spectacle, tout le monde joue, danse. Comment s’est passé l’intégration entre comédiens, musiciens et danseurs?

Il est intéressant de découvrir à quel point l’écoute diffère. Un danseur n’écoute, ne perçoit pas la performance d’un comédien comme le fait le musicien, et ils ont tous des façons d’être présents au plateau. Découvrir et appréhender ces différences permet de travailler ensemble. Et à se servir des autres. Dire le texte sans la musique pourrait être très bien. Mais nous avons vérifié que cela ne sert à rien, les comédiens doivent se servir des paysages musicaux. De même les musiciens doivent se servir des corps des danseurs, qui leur donnent le timing, la tension. Nous nous sommes donc vite rendus compte que les uns ne pouvaient pas répéter sans les autres... Ce qui est parfaitement en phase avec Damasio!

 

Comment l’auteur a-t-il réagi à votre projet?

Il accepte les adaptations. Cela correspond tout à fait avec ses principes de réappropriation, de réinvention et d’Open Source. Je l’ai vu plusieurs fois, notamment lors d’une rencontre avec l’équipe, qui a donné lieu à des discussions et des échanges très chaleureux. Il va sans doute venir assister au spectacle, soit à Genève, soit dans une représentation prévue à Grenoble.

 

Votre rapport à la science-fiction a-t-il évolué au fil de ce projet?

Je me suis mis à lire les classiques – Dick, Bradbury… Le caractère spéculatif et utopique de la science-fiction aide à montrer le monde autrement – et je pense que le théâtre a justement besoin de projeter des imaginaires qui parlent de notre présent. Dans le cas particulier d’Alain Damasio, j’apprécie beaucoup sa dimension esthétique et expérimentale. Le travail sur la ponctuation, sur les voyelles, sur les syllabes est un support très inspirant.

 

Propos recueillis par Vincent Borcard

 

Contrevent[s]
d’après La Horde du Contrevent de Alain Damasio, au Théâtre de l'Orangerie à Genève, du 4 au 7 septembre 2019, dans le cadre de La Bâtie

www.theatreorangerie.ch

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