Publié le 09/12/2016 à 19:42

Satire brutale à Saint-Gervais

Lena Kitsopoulou, sensibilité et audace

 

Un soir de semaine, deux amis échangent des banalités sur un canapé douillet, le regard à la dérive sur les écrans de leurs téléphones, alors qu’au dehors la crise gronde. Lena Kitsopoulou, l’une des artistes phares de la Grèce contemporaine, revient au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 13 au 17 décembre. Comédienne, metteure en scène et dramaturge pour le Théâtre National Grec, connue tant pour sa maîtrise du rebetiko, chant traditionnel populaire grec, que pour ses écrits brûlants, elle présente sa dernière création, The Dullness of Being (La platitude de l’existence), dont elle partage le jeu avec Giannis Kotsifas. Théâtre antilittéraire ou "post-comédie" humaine, le style personnel et réaliste de l’auteur quadragénaire suscite l’enthousiasme dans toute l’Europe.

 

Lena Kitsopoulou réside à Athènes où elle est née. Diplômée de l’école d’art dramatique Karolos Koun en 1994, elle participe en tant qu’actrice à des pièces classiques et modernes, ainsi qu’au cinéma. En 1997, elle a reçu le prix de la meilleure actrice au Festival International du Film de Thessalonique dans No Sympathy For the Devil dirigé par Dimitris Athanitis.

Son premier recueil de nouvelles a été publié aux éditions Kedros en 2006, sous le titre Nichterides (Chauves-souris), récompensé l’année suivante par le prix du meilleur auteur débutant. Elle écrit pour les journaux et participe à des collections d’histoires courtes aux éditions Metaixmio, telles Megali Dromi (Grandes Routes) en 2011 et Apotipomata de Krisis (Impressions de Crise) en 2013.

Pour le théâtre, elle a écrit et réalisé le monologue M.A.I.R.O.U.L.A. en 2009 et Aoustras or the Hardness (Aoustras ou la Dureté) en 2011 pour le Théâtre National et Athanasios Diakos – The Return (Athanasios Diakos – Le retour), présenté au Festival d’Athènes en 2012, pour lequel elle a reçu le prix national de dramaturgie au Heidelberger Stückemarkt. La même année, elle a présenté deux pièces en un acte, N-euro-se et The Price (Le Prix), au festival Wake-up, Resistance Voicing à Berlin et au Théâtre Uncut à Londres. Sa reprise de Vive la mariée de Grigoris Xenopoulos à Genève en 2013 marque le début d’une riche collaboration avec le Théâtre Saint-Gervais. En 2014, elle met en scène Red Riding Hood – The First Blood au Centre Culturel Onassis. Ses pièces sont traduites en anglais, français, allemand, espagnol et polonais.

 

La futilité de nos existences

Qui sont ces deux personnages confortablement assis dans leur canapé? Couverts d’une seconde peau de la tête aux pieds, rose pour l’un et blanche pour l’autre, leurs visages ne sont pas visibles. On devine pourtant un homme et une femme. Ce pourrait être nous, vous, n’importe où. «En fait, c'est un projet sur la futilité. Le texte est très décontracté, sans rien de philosophique. Rien d’essentiel, juste toutes ces banalités que nous échangeons sur notre canapé, des recettes de cuisine aux nouvelles de la télévisions avec lesquelles nous devenons fous».

Le théâtre de Lena Kitsopoulou se nourrit des scènes de la vie quotidienne et des mots qu’elle y entend. Pour elle, le théâtre soulève le texte et non l’inverse, seule compte l’atteinte. Sa méthode? Frapper fort sur tous les clichés connus de l'homme en termes de drame, ouvrir le dialogue par une présence sur scène et une structure de jeu qui se déroule à travers une "non-action" totalement subversive, manifestée par le manque de musique et d’effets de scène. Culminant à un réalisme absolu, public et acteurs partagent une expérience collective, clairement voulue par l'auteur. «La plupart de nos conversations sont une manière de passer le temps, d’oublier, pour se sentir moins coupable de notre vie insatisfaisante. Face à l'ennui, la vanité et la septicité cachés derrière ces conversations anodines, les spectateurs sont si captivés qu’on les sent prêts à participer et à donner leur opinion, qu’ils soient approbateurs ou courroucés».

 

 

"Ici et maintenant"

Ces impasses existentielles sont mises en évidence par l’obscénité, l'ironie et le cynisme utilisés comme moyen de "communication", créant une version audacieuse de l'ennui collectif, de l'indifférence et de l'inutilité absolue qui nous entourent. «Évidemment, il y a des ouvertures directrices, des délires textuels, où un autre récit est inséré, avec des actions tragiques ou tragiquement comiques, ou des silences de désespoir; quelques foyers déclencheurs de démence chez les héros. Mais là encore, caché derrière une folie-cliché, s’épuisant avec des excuses ridicules, le monstre en nous sommeille. Ce monstre, qui n'est autre que la douleur profonde de notre existence».

«Ce projet touche notre époque, le "ici et maintenant", où les choses n'ont plus aucun sens et où peu de changements sont attendus». Les manques de dignité, de joie et de liberté résonnent dans une plainte existentielle à l’unisson d’une vie de "service" loin de l’authenticité. «Avec tout ce qui arrive, on ne décharge pas assez son énergie, la société toute entière s’est endormie!». L’auteur fait état de cette violence physique et psychologique qui se répand aujourd’hui dans la civilisation, au sein de la famille, de l’éducation ou de l’idéologie. L’amok, ce brusque accès de folie sanguinaire, observé par l’ethnologie chez les Malais, puis dans de nombreux endroits du monde; un accès subit de violence meurtrière qui prend fin par la mise à mort de l'individu après que ce dernier a lui-même atteint un nombre plus ou moins considérable de personnes. «Nous sombrons dans l'amok et devenons obnubilés par la rage, dans une ultime tentative d'échapper à nous-mêmes».

 

Alexandra Budde

 

The Dullness of Being, une pièce de Lena Kitsopoulou à découvrir à Saint-Gervais Genève - Le Théâtre du 13 au 17 décembre 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.908.20.00 ou sur le site www.saintgervais.ch

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