Publié le 22/03/2016 à 10:21

Quand le théâtre rencontre le rock

«On ne fera pas partie du mythe! Tu sais, le Panthéon des 27. Tous ces rockeurs morts à 27 ans putain: Janis Joplin, Jim Morrison, Brian Jones, Amy Winehouse. Tout ça s’éloigne dans les brumes du futur incertain. Adieu rageuse mélodie!»

 


Hasard ou pas, La Distillerie Cie reprend le travail là où elle l’avait laissé avec son tout premier projet Je ne fais que passer (2012) en abordant les questions de la mort et de la rage de vivre à travers l’univers de la musique rock. Dans Tu nous entends?, présenté au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 5 au 23 avril 2016, le monde du théâtre rencontre celui du concert rock, pour le meilleur comme pour le pire. Rencontre avec une force de vie, Emilie Blaser, fondatrice de La Distillerie Cie en 2011 à Neuchâtel.

 

 

Pourquoi avoir choisi le milieu du rock comme base à cette création?

J’avais envie de parler de l’élan de vie, de cette énergie qui fait que vous vous levez le matin, que vous courrez partout sans cesse. Que cherche-t-on? Pourquoi s’épuise-t-on? Lorsque j’ai présenté cette idée aux autres membres de la compagnie, certains y ont vu également un élan vers la mort, ouvrant tout un questionnement que nous avons partagé en préambule à l’écriture de la pièce en plateau. Tous trentenaires, nous nous sommes penchés sur le Club des 27, ces rockers morts à l’âge de 27 ans comme Jim Morrisson ou Amy Winehouse plus récemment. Nous nous sommes alors plongés dans l’univers du rock que nous ne connaissions pas vraiment. Nous y avons puisé des images fortes pour illustrer cette dynamique de la vie que tous nous ressentions différemment. Chacun de nous s’est construit son personnage d’après des figures du rock qui l’inspirait et pour ma part, ce sont celles de Yann Curtis et Courtney Love. Sur scène on ne les retrouve que fugacement. Parfois fragiles, parfois destructeurs, les personnages que nous incarnons vivent leur vie pleinement. Notre travail de comédien a consisté à ressentir cette intensité qui anime chaque geste de ces figures publiques.

 

Qui dit musique dit émotion.

Avant de commencer le travail sur le plateau, nous avons beaucoup parlé de la force des sentiments dans la réalisation artistique, comme la place de la douleur dans la création musicale. Car, dans la plupart des cas, les chansons des stars que nous avons étudiées sont issues soit d’une histoire d’amour qui s’est mal terminée, soit de la mort, par le biais de la perte d’un être cher par exemple.

Ce spectacle est à voir comme on écoute un album de musique, de plage en plage, découvrant trois rock-stars parfois superbes lorsqu’elles trouvent la lumière, parfois moins quand la solitude frappe à leur porte. Nous avons aussi beaucoup travaillé sur la figure sacrifiée du héros qu’on trouve dans la tragédie.

 

Comment avez-vous choisi de traiter le son dans ce concert-spectacle?

Le son est un peu comme le quatrième personnage. Qu’il soit en fond ou au centre de l’action, il nous porte. La musique de la pièce est une création originale de Jérémy Conne, un ingénieur du son qui travaille autant dans le monde du concert que dans celui du théâtre, ce qui était important pour nous, puisqu’il a fait intégralement partie de l’écriture de ce spectacle comme Harold Weber, en charge de la lumière. Le rock est très vaste et nous ne voulions pas que le spectateur puisse se rattacher à des références connues, nous avons donc créé nos propres compositions dans lesquelles nous avons intégré et travaillé des textes de Lou Reed, Jim Morrison ou Moriarty, sans les chanter. En tant que comédiens, nous avons détourné tout ce qui pouvait nous amener à questionner ce qui rythme la vie d’un rocker à travers sa musique. On suggère beaucoup, on lance des pistes; chacun est libre de se frayer son propre chemin et d’y voir ce qu’il a envie d’y voir.

 

 

«Sex, drugs and rock n’roll». Parlez-nous de la drogue et de sa place dans la pièce.

Elle est effectivement suggérée à plusieurs reprises parce qu’elle fait partie du côté sombre de l’univers du rock et de la vie des personnages que nous incarnons. Dans la pièce, nous proposons d’illustrer les éclats de lumières qui peuvent jaillir de cette situation, sans juger ni expliquer, juste pour l’émotion, comme à la lecture d’un album. Proche de l’impressionnisme, ce spectacle essaie de convoquer les sensations des spectateurs. Incarner ces personnages nous a d’ailleurs demandé un grand investissement physique et psychique afin d’être complètement présent dans l’action, pour questionner leur envie de vivre et leur rapport à la mort, notamment à travers la drogue.

 

 

Qu’est-ce qui vous a le plus touché dans cet univers du rock?

A travers ces recherches, j’ai vraiment pris conscience de la solitude profonde dans laquelle peuvent se trouver ces monstres sacrés. Une grande partie de notre travail était de trouver comment s’approprier cette aura qui nous dépasse totalement, sans tricher et sans en faire une caricature, mais d’oser tout, comme des stars. On se souvient tous de ces images d’Amy Winehouse qui décide d’annuler son concert alors qu’elle fait face à plusieurs milliers de personnes: assise devant la foule qui commence à l’insulter, son regard en dit long sur son état physique, mais sur son état psychique avant tout: elle n’a pas envie de chanter. Elle se sent seule, comme le souligne Kim Gordon dans son autobiographie Girl in a Band: «Avec mon futur ex-mari, on s’est tournés vers cette masse mouvante de Brésiliens mouillés, nos voix scandant ensemble les paroles d’autrefois; on aurait dit la bande-son en staccato d’un film à l’énergie brute et surréaliste, mêlée de colère et de souffrance: Hit it. Hit it. Hit it. Je crois que je ne me suis jamais sentie aussi seule de toute ma vie». Dans le même ordre d’idée, nous nous astreignons à aller au bout de notre show, que le public nous suive ou pas, nous assumons nos choix de «comédiens-rockers». Pour l’anecdote, à la fin d’une représentation à Neuchâtel, un collégien nous a demandé pourquoi nous étions si vulgaires: «vous rotez, vous êtes à moitié nus…». Et c’est avec le plus grand plaisir que nous avons ainsi pu entamer un mini débat autour de la question de la transgression et de la notion de liberté, au cœur de notre spectacle.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Tu nous entends? - Saint-Gervais Genève Le Théâtre du 05 au 23 avril 2016
Conception et jeu Émilie Blaser, Adrien Barazzone et Claire Deutsch

Renseignements et réservations au +41.(0)22.908.20.00 ou sur le site www.saintgervais.ch

Et j'ai crié... Aline - TFMCarolina Eyck - Contrechamps