Puissances de la parole

Publié le 28.02.2026

Narcisse Pelletier, jeune mousse français échoué sur les rivages d'Australie du Nord, a vécu l'aller-retour propre aux héros de contes du monde entier : aller au pays des antipodes, y rester en oubliant la raison de sa quête, puis revenir, appelé sur le sol de son pays natal.

Souvent, c'est dans ces désertions empêchées qu'est construite la matière de notre imaginaire, qui ne peut ramener du pays des rêves qu'une perle, ou la cicatrice d'une initiation.


La 28eme édition de la Cour des Contes, à découvrir à Plan-les-Ouates du 24 au 29 mars 2026, sera l'occasion d'interroger le rapport de notre langage à l'ailleurs.

Que ce soit à La julienne - l’épicentre du festival, au musée Rath - au milieu des monumentales toiles d'artistes contemporaines Aborigènes, ou sur des scènes à la lumière plus tamisée comme le Chat Noir, le conte y sera à l'honneur comme un des derniers arts de l'imagination, où les accessoires peuvent se faire minimalistes : une chaise, une lampe, une voix.

Faisant appel aux facultés de voyance dans une époque encombrée de visible, le conte reste pour Pascal Mabut, directeur du festival, un art en évolution.

Accompagnés de musique et de théâtre, les pouvoirs de la parole y restent toujours au centre - pour les petits comme pour les grands.

Entretien.



Quels thèmes s'imposent pour cette 28e édition de La Cour des Contes ?

Ce qui nous a intéressé cette année, c'est l'exploration des épopées. Pour cela, on a fait appel Jihad Darwiche, un grand conteur franco-libanais. Il présentera deux épopées. Tout d'abord, L'épopée de Soundjata, qui raconte le fondateur légendaire de l'empire Mandingue - et une autre, une épopée kurde, L'Histoire de Mamé Alan.

Ce sont des récits peu entendus, parce que notre imaginaire est forcément marqué par L'Odyssée, la mythologie grecque, etc. Ce conteur exceptionnel permet d'ouvrir notre curiosité à d'autres types d'épopées.


Votre intérêt s'est aussi porté sur les mythes et les légendes...


En effet. Grâce au conteur Patrick Caudal, qui est linguiste au CNRS, nous partirons en Irlande, avec les aventures de Finn et Fianna, deux personnages de la trilogie Dieux et héros de l'Irlande celtique. Caudal interviendra non seulement en tant que spécialiste de cette région, mais il nous conduira, pour un autre spectacle, chez les Aborigènes d'Australie - dont il étudie les langues.

Son spectacle Riwuniny Arrakijbarlka ! Quand le serpent divin éternue sera présenté au musée Rath, qui expose actuellement une magnifique collection d'artistes aborigènes contemporaines. Il viendra avec des légendes d'Australie liées au concept du « Rêve », c'est-à-dire la création du monde selon les Aborigènes.


L'Australie est à l'honneur cette année, puisqu'un spectacle s'intéresse à Narcisse Pelletier.

Oui, le spectacle de Gérard Potier fait suivre le fil australien. Narcisse Pelletier, c'est ce petit gars qui, à 14 ans, fait partie de l'équipage d'un navire naufragé près de la Nouvelle-Guinée.

Peu après, il se retrouve abandonné en Australie et recueilli par un peuple Aborigène, avec lesquels il vit 17 années. Par hasard, il est découvert par un équipage anglais, qui le kidnappe et l'emmène en Europe.


On pourrait presque dire que cette vie a la structure d'un conte…

Gérard Potier s'est passionné pour cette histoire et c'est avec son talent de grand conteur et d'homme de théâtre que nous aurons l'occasion de la savourer. Elle parle d'un Français devenu Aborigène, qui n'est plus vraiment Français au regard des autres.

Il y a donc en effet une structure de conte dans cette vie, avec un retour forcé en France alors qu'il a presque tout oublié de la langue et que ses tatouages le stigmatisent aux yeux de la société coloniale d'alors.


Cette thématique des origines rejoint le travail d'Aïni Iften, qui travaille le rapport entre sa double culture, française et kabyle...

Les premières larmes du monde, en effet, c'est pour Aïni Iften l'histoire de sa famille, et d'un père kabyle qui vient travailler en France en tant que boulonneur à la chaîne dans les usines Renault. Le spectacle explore les rejets que vit un étranger qui s'installe en France pour travailler.

Ce récit s'intéresse au regard des autres, comment cette immigration venue d'Algérie est perçue à cette époque. Dans cette histoire-là, elle se nourrit de contes kabyles, parce que comme toute personne arrivée d'ailleurs, Aïni Iften reste très attachée à la culture de son enfance.



Pour cette 28e édition, quelles propositions se dégagent pour les petits et tout petits ?

Il y a par exemple Envolé de Mathilde Bensaïd, qui est un projet à partir de 18 mois. C'est tout un travail autour du langage, de l'expression des émotions, qui aborde avec délicatesse le thème de la séparation. Nous avons aussi la venue de Cécile Bergame, qui est une spécialiste du jeune public. Elle présentera deux spectacles, Sur le dos d'une souris, qui est pour les tous petits et puis Chapeau de beurre et soulier de verre.

Elle y reprend des archétypes des contes traditionnels, racontés avec une grande économie de moyens. Dans cet art-là, il y a juste besoin d'avoir un peu de lumière et la magie s'opère.


Quelles tendances percevez-vous dans le conte contemporain ?

Arrivant à 28 éditions de la Cour des Contes, ce qu'on remarque, c'est qu'il y a toujours des conteuses et conteurs très traditionnel·le·s, avec une chaise et seul·e.s en scène !

Mais en parallèle, il y a aujourd'hui de plus en plus de conteuses et conteurs travaillant dans une dimension scénique - des "conteuses et conteurs sur plateau", comme on l'appelle dans ce milieu.

Je prendrais l'exemple de Nicolas Bonneau avec les Disparu.e.s de Nantes, sur cette sombre affaire de meurtre familial, connue sous le nom d'affaire Troadec. Le spectacle n'est pas forcément un gros projet scénique, mais il a besoin de lumières très spécifiques.

Et il sera accompagné des chants de Sylvain GirO, dans le style de la complainte criminelle - soit la forme que prenaient, à la fin du XIXe siècle, les récits de faits divers.



Un coup de cœur dans cette édition ?

Dans le tout public, il faut mentionner Marie Thomas, qui vient avec deux récits basés sur L'Appel de la forêt de Jack London et Tom Sawyer de Mark Twain. C'est quand même génial que, âgé·e·s de 90 ans ou 16 ans, nous puissions avoir ces histoires-là qui reviennent travailler notre imaginaire !

Elles nous ont tou·te·s marqué·e·s, que ce soit en livre au collège ou en film à la télévision. Tom Sawyer, ce sont les dessins animés de l'enfance, mais c'est aussi beaucoup plus profond que ça, c'est toute une littérature américaine qu'on a mis de côté, mais qui revient comme un boomerang. Là, ce sont des versions vraiment intéressantes qui nous seront proposées.