Publié le 24/09/2018 à 16:59

Pas de pas de pacotille au Théâtre du Loup

«Nous continuerons à défendre et valoriser la culture au jour le jour.»

 

Quatre créations et cinq accueils seront à l’affiche de la saison 2018/19 du Théâtre du Loup à Genève en plus de plusieurs soirées dansantes. Classiques revisités ou spectacles événements, de New York à Moscou, il sera question de relations humaines, et ça commence le 5 octobre avec la comédie Mais qui sont ces gens?, une commande du metteur en scène Julien George faite à Manon Pulver. A travers l’histoire d’un Nouvel An entre amis dans une maison du Gard, l’auteure exploite le rapport ambigu que nous entretenons avec nos smartphones pour interroger, avec légèreté, la complexité des liens d’amitié.

L’acteur et metteur en scène Adrien Barazzone, membre du comité de direction et de programmation du Théâtre du Loup, s’est fait le porte-parole d’une joyeuse équipe qui, la saison dernière, fêtait les quarante ans du théâtre au bord de l’Arve.

 

Dans quel état d’esprit le Théâtre du Loup entame-t-il cette nouvelle décennie qui le mènera à son jubilé?

Avec une grande joie, beaucoup d’énergie et de nombreux projets, et aussi quelques remises en question. Comme le paysage culturel genevois a changé récemment avec les nouvelles nominations survenues à la tête des principaux théâtres, le Loup se doit de questionner sa place dans ce contexte culturel et politique et interroger son modèle de production, non seulement vis-à-vis du public mais aussi face aux acteurs culturels. C’est une des questions qui animera le comité de programmation ces prochains temps. Mais nous continuerons à défendre et valoriser la culture au jour le jour. Rien n’est acquis.

 

Avez-vous introduit des nouveautés cette saison?

En collaboration avec la Fête du Théâtre, le Loup invite le public à venir «jouer les mécènes!» le 13 octobre prochain à L’Abri. Le principe est simple: chacun vote pour le projet qui l’a le plus séduit. A l’entrée, chaque spectateur recevra la somme de 100 francs qu’il devra attribuer à l’un des vingt artistes ou collectifs émergents qui seront venus lui présenter leur projet. Ils auront 180 secondes pour convaincre. Finalement, le jury professionnel désignera cinq lauréats et le public en choisira un, d’après ses propres critères, qui recevra le prix du public. Ce sont donc six compagnies qui pourront ensuite présenter leur projet durant le festival C’est déjà demain.8, un temps fort de notre saison qui aura lieu au printemps.

Les spectateurs sont les meilleurs ambassadeurs que les théâtres puissent avoir, alors pourquoi ne pas leur demander, à eux qui découvrent le travail de ces jeunes compagnies comme nous, de nous aider à choisir une partie de celles qui seront à l’affiche? A travers cette expérience, nous invitons le public à venir faire l’expérience de ce que chaque programmateur vit, autant dans l’attribution des sommes qui lui sont allouées que dans les nombreux critères qui président à ce choix. Pour cette première édition, le mécénat des spectateurs sera assuré par de généreux donateurs. C’est aussi une façon provocante d’évoquer l’épineuse question de la concurrence, de l’argent et du financement de la culture.

 

Quatre soirées musicales intitulées Loop feront également leur entrée.

Le Loup a une grande tradition de soirées, que l’on appelle bals, mais qui n’en sont plus véritablement. Aujourd’hui la jeune génération considère la fête comme une culture, un espace de découvertes et d’échanges, un lieu de liberté et de rassemblement ouvert à tous ceux qui aiment danser sur des sets de DJ live. Nous avons donc modernisé une tradition qui reste une ligne de force de notre programmation. Au Loup, nous avons toujours le plaisir d’accueillir!

 

Pour allécher nos lecteurs, quelles sont pêle-mêle les thématiques qui ressortent des dix spectacles à l’affiche cette saison?

Au programme, plusieurs textes classiques réinterprétés, passés à la moulinette du réel, mais aussi trois pièces d’auteurs américains et un texte russe, des nations décriées pour la politique qu’elles mènent, une manière de rappeler la richesse culturelle de leurs productions littéraires, affranchies d’une actualité qui n’est pas toujours pour leur faire honneur.

Cette saison compte aussi de nombreuses auteures et metteures en scène, ce qui nous ravit. A travers elles, nous constatons que les contributions féminines sont plus radicales, leur besoin de dire est grand. On le sent également par le nombre élevé de dossiers constitués par des femmes que nous recevons pour le festival C’est déjà demain.8. La parole est libérée. Comme ce sera le cas en novembre avec Gatsby le Magnifique de F. Scott Fitzgerald, revisité par Zoé Reverdin, ou début mars dans Summer break de Natacha Koutchoumov, qui s’est inspirée de la pièce Le Songe d’une Nuit d’été de Shakespeare pour questionner à travers elle ce que c’est d’être actrice, et ce que c’est de se soumettre à des regards, en particulier lorsqu’on est une jeune comédienne.

Dans Wild West Women de Caroline Le Forestier, mi-décembre, au lieu de suivre les cowboys comme un western le ferait, nous suivrons l’épopée de trois femmes issues de milieux différents, mais toutes subissant une forme d’esclavage dont elles cherchent à s’affranchir en prenant la fuite lors de la conquête de l’Ouest, avec toutes les embûches que cela suppose. Nous avons eu un vrai coup de cœur pour cette pièce radiophonique de neuf épisodes de 25 minutes, qui se jouera sur trois soirs dans un dispositif et une forme scénique totalement inédits. Un événement destiné à ceux qui aiment les grandes aventures théâtrales comme on peut en vivre à Avignon, puisque les gens se retrouveront plus de cinq heures ensemble, avec des entractes pour en parler et pour se restaurer.

 

 

Un autre temps fort de la saison, Les trois sœurs d’Anton Tchekhov, une proposition originale de la troupe de la Torche Rouge venue de Novossibirsk la sibérienne, sur l’invitation de La Comédie de Genève.

C’est peut-être une des dernières fois que notre plateau, qui est un des plus grands de Genève, aura le plaisir de recevoir La Comédie avant son déménagement à la Gare des Eaux-Vives.

La mise en scène inédite de Timofeï Kouliabine repose sur le fait que cette pièce de 4h20 se joue sans paroles, ou presque, puisqu’elle sera surtitrée en français et anglais (et en russe certains soirs). Pendant une année, les acteurs ont appris la langue des signes russe afin de proposer une lecture inédite de ce classique, à vivre comme une expérience magnétique. C’est le texte de Tchekhov mais sans un mot prononcé.

 

Mi-mai, la création maison de la saison, Jimmy The Kid, emmènera le public dans le New York des années 70.

C’est un projet nourri depuis des années par l’un des fondateurs du théâtre, Eric Jeanmonod, amoureux fou du romancier Donald Westlake et de son personnage principal John Archibald Dortmunder, un cambrioleur un peu loser, à qui on propose de participer au kidnapping du petit Jimmy Harrington, fils d’un banquier de Wall Street, pour le rançonner. Cette histoire truculente, qui vise une fidélité certaine par rapport à l’original, réunira, comme toujours dans les créations du Loup, trois générations d’acteurs sur la scène dans une distribution de dix personnages. Et une magnifique scénographie!

 

Parmi les accueils, Celle qu’on croyait connaître début février, une pièce du Collectif Comédie Drôle dont vous faites partie.

Ce que j’adore dans ce collectif créé à Lausanne en 2012, c’est qu’avec Mélanie Foulon et Christian Geffroy Schlittler (qui sera remplacé pour cette reprise par Ludovic Payet), nous nourrissons un vrai processus de création horizontal où nous cherchons à créer un humour qui n’est pas basé sur une formule rythmique. Il en résulte une sorte d’humour où la dramaturgie crée des hiatus qui provoquent le rire. Nous proposons un théâtre à vue, nous jouons tous plusieurs personnages. Cherchant une vérité sans être caricaturaux – même si on use de perruques et d’accents –, dénonçant la fiction en avançant masqués à travers un théâtre très accessible où l’on interroge les gens sur la vérité de ce qu’ils voient en essayant de dépasser la question de la fiction et de la réalité. Dans Celle qu’on croyait connaître, Madeleine, tout juste retraitée d’une entreprise horlogère, meurt brutalement. Autour d’elle, une constellation de personnages la révélera, ou plutôt, chacun se révélera à travers elle.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Découvrez en détail la saison 2018/19 du Théâtre du Loup sur le site www.theatreduloup.ch

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