Publié le 12/05/2015 à 09:56

Les pieds dans le steak au Loup

 

« La viande est une des grandes préoccupations du moment »

 

Le collectif du Loup crée Viande, morceaux choisis, qui décortique notre rapport aux animaux, au monde et à la nature, à travers le sujet de notre alimentation. Un thème d’actualité. Sur scène, ils sont trois (Thierry Jorand, Sandro Rossetti et Cédric Simon) et nous emmènent dans un drôle de commerce. Francis est boucher. Par amour de la bonne chère, par passion, par tradition. Il part à la retraite et c’est l’occasion de transmettre les dernières ficelles du métier à son beau-fils Guy, qui reprend la boucherie. Sauf que le métier a changé.
Bienvenue dans l’arrière-boutique de la Boucherie Mordant. Pour arriver à ce résultat, le collectif du Loup a, durant deux ans, questionné des bouchers traditionnels, visité des boucheries de quartier, des laboratoires, vu saigner le cochon, lu des piles de reportages, parlé viande avec ses enfants, ses voisins, ses amis… Interview avec Corinne Müller, dramaturge et co-metteure en scène de la pièce, aux côtés de Eric Jeanmonod.

 

Pourquoi traiter de la viande ? Comment ce sujet vous est-il venu ?

Tout le monde ou, disons, la plupart des gens mangent de la viande. Quand on commence à s’y intéresser, à tirer le fil de cette question, beaucoup de choses viennent : le traitement des animaux, l’écologie, la qualité, la politique… Toute une série de sujets est concentrée dans ce thème de la viande. La question est : qu’est-ce qu’on mange ? On trouve de la viande moins chère dans les supermarchés, mais la qualité est exécrable. On fait grandir et grossir des animaux au détriment de tout, même parfois de leur capacité à marcher. Ils sont destinés à devenir des produits avant tout. Cette question de la qualité dépasse le domaine de la nourriture. Il s’agit de s’interroger aussi sur la qualité de nos rapports aux animaux, aux hommes, à la nature… Mais nous ne voulions pas faire un spectacle à thèse, même s’il y a des allusions politiques dans certaines scènes. Dans la pièce, il y a le front de libération des animaux qui dit « ne mangez pas de viande ! », mais c’est avant tout un spectacle de théâtre, qui parle de la ressemblance entre l’homme et le cochon, par exemple.

 

Pour créer cette pièce, vous avez recueilli des témoignages, puis travaillé à partir d’improvisations, d’écriture de plateau, etc. Pouvez-vous décrire ce processus de création ?

Le projet a débuté il y a deux ans. Nous avons d’abord interviewé un boucher, qui nous a raconté son vécu, son apprentissage, etc. Puis, nous avons rencontré chacun plusieurs autres bouchers de la région. En tout, nous en avons vus peut-être 10 ou 15. Puis, en septembre 2014, nous avons commencé le travail d’écriture à partir d’improvisations. C’était une démarche d’écriture collective.

 

Sur le plateau, quelle histoire racontez-vous ?

Au début de la pièce, on raconte la vie de ce boucher, quand il était jeune apprenti, puis aux abattoirs, etc. Il est question de la transmission puisque le boucher part à la retraite. On entre en quelque sorte dans son quotidien. Je dirais qu’une moitié de la pièce parle de la vie d’une boucherie à un niveau assez réaliste et qu’une deuxième partie évoque le côté plus fantasmé, les rêves, les cauchemars du boucher, etc. C’est un aspect beaucoup plus fantasmagorique, fait d’images poétiques. Ainsi, nous tentons d’emmener les spectateurs dans cette part non dite de nos assiettes. L’aspect onirique a une grande importance, la question politique est moins présente, car nous ne voulions pas tomber dans une pièce trop didactique. C’est un spectacle poétique avant tout.

 

 

Qui sont les personnages de cette pièce ?

Il y en a beaucoup ! Le vieux boucher, le jeune, un producteur de viande, une psy, un vampire… Il y a même une famille de vaches.

 

Et vous utilisez le travail du masque…

Oui, nous utilisons les masques dans la tradition du Loup. Et sur scène, il y a beaucoup de matières liées aux animaux. J’ai moi-même fait un stage chez un grand traiteur de viande pour voir comment cela se passait. Et un boucher est venu voir un filage pour nous dire si la tenue de couteau était bonne. Nous avons prévu une représentation devant la profession, durant les dates au Théâtre du Loup.

 

Ce n’est pas la première fois que des artistes s’emparent de ce thème. La viande serait-elle en train de devenir un sujet artistique ?

Oui, je crois que c’est dans l’air du temps, que c’est une des grandes préoccupations du moment. Sur cette question, chacun peut agir. Ça concerne le quotidien de tous. Il se passe des choses scandaleuses sans qu’on s’en aperçoive et dans des proportions énormes ! Quand on s’y intéresse un peu, on se rend compte des scandales qui sont liés à la viande. Sur ce sujet, au début on ouvre un œil et on ferme le deuxième. Mais on finit par regarder les choses en face tellement les actes sont dégueulasses. Et au bout d’un moment on réfléchit à la possibilité de manger autre chose…

 

Propos recueillis par Cécile Gavlak

 

Viande, morceaux choisis, du 16 au 31 mai 2015 au Théâtre du Loup à Genève. Renseignements au +41.22.301.31.00 ou sur le site du théâtre www.theatreduloup.ch