Publié le 30/01/2018 à 13:19

L’incontournable Faust de retour à Genève

«Charles Gounod utilise cette histoire pour créer une immense palette d’émotions et la musique est splendide. C’est magistral!» John Osborn

 

Faust ou l’éternelle histoire d’un pacte avec le diable qui ne cesse de passionner les foules. La tragédie de Goethe, tirée d’une légende éponyme, a passionné Charles Gounod qui l’a mise en musique. L’œuvre est créée en 1859 au Théâtre Lyrique à Paris et rencontre un succès instantané, jamais démenti depuis. L’opéra continue d’être joué sur toutes les grandes scènes du monde. L’argument est simple; le Docteur Faust ne peut résister à la tentation de vendre son âme à Méphistophélès en échange d’une jeunesse retrouvée. Son destin sera scellé à celui de Marguerite, belle jeune femme que le Diable utilise pour tenter Faust. Nous le suivons dans une descente aux Enfers alors qu’il n’a qu’un mot à la bouche: plaisir.

Le Grand Théâtre de Genève revisite ce classique du 1er au 18 février. La soprano Ruzan Mantashyan et le ténor John Osborn incarneront le couple damné sur la scène de l’Opéra des Nations.

 

Ruzan Mantashyan, quelles différences percevez-vous entre le récit de Goethe et l'opéra de Gounod, qui était d'ailleurs fasciné par le rôle de Marguerite?

Certains moments de l’opéra de Charles Gounod différent de l’œuvre écrite par Goethe mais la dynamique est la même et l’axe de développement des personnages est tout à fait logique. Le seul moment du récit de Goethe qui ne figure pas dans l’opéra est celui où Marguerite cause la mort de sa mère. Le reste du déroulement est au plus près du Faust de Goethe. Ceci dit, l’aspect philosophique passe au second plan.

 

L’évolution du rôle de Marguerite est tragique, elle passe de jeune fille amoureuse à mère infanticide après que Faust l’ait abandonnée…

L’aspect dramatique de la destinée de Marguerite est bien visible, c’est un personnage complexe très intéressant à jouer, toujours honnête dans ses émotions. Le rôle met en avant la fragilité. À la fin de l’opéra, elle est abandonnée et tombe dans la folie. En comparant Marguerite et Faust, on s’aperçoit tout de suite qu’il a plus de caractère qu’elle. Tout ce qu’elle possède sont ses émotions, le reste est nouveau pour elle. Le destin de Marguerite démontre que l’amour peut entraîner des actions terribles. Pendant le troisième acte, elle se lance corps et âme dans son idylle avec Faust, elle suit ses émotions. L’amour, la pureté et l’honnêteté sont quelques-uns des mots-clés qui servent à comprendre Marguerite pour une interprète. Elle est jeune et pleine d’espoir. Sa ferveur religieuse n’intervient qu’après qu’elle ait eu son enfant. Puis, c’est le désespoir. Mais, enfin, la religion la sauve.

 

 

C’est une performance très difficile dont beaucoup rêvent, comme c’est aussi le cas pour Violetta dans La Traviata de Verdi. Ceci dit, Marguerite est tout de même un rôle plus dramatique. Dans l’opéra de Gounod, elle démarre avec Il était un roi de Thulé et l’Air des bijoux, puis elle partage des moments amoureux avec Faust et, dans les deux derniers actes, son destin tourne au tragique. Lorsqu’elle chante l’Air des bijoux, elle est, sinon naïve, en tout cas pure mais elle évolue au fil de l’opéra: elle succombe à l’amour avec Faust, elle a son enfant qu’elle tue… C’est un parcours très difficile. Psychologiquement, c’est extrêmement dur; pensez que son frère meurt en la maudissant. Dans le duo Oui c’est toi je t’aime, il n’est pas clair de savoir si elle voit réellement Faust ou non. Elle a peur que cela ne soit que dans sa tête car, plus tôt dans la scène de l’Église, elle ne voyait pas Méphistophélès qui la tourmentait. Alors, quand Faust se présente à elle dans sa cellule, elle doute de ses yeux. C’est à ce moment-là qu’elle bascule vraiment dans la folie. Elle est donc complètement désespérée et à la fin, la seule chose capable de la sauver est Dieu. On démontre alors que, bien que l’amour soit une émotion puissante, la foi l’est encore plus. La religion est plus forte que l’amour pour elle et elle lui apporte le repos. En tant que chanteuse, mon challenge est de mener à bien cette évolution qui conduit au trio de fin Anges purs Anges radieux (Ndlr: Marguerite, Faust, Méphistophélès) et de le chanter avec tout le brio nécessaire jusqu’à la fin, je n’ai pas le droit à l’erreur.

Outre l’Air des bijoux, La ronde du veau d’or est très connue et les deux airs de Faust sont splendides. John Osborn les chante magnifiquement, c’est à ne pas manquer. Tout comme la sérénade de Méphistophélès, Vous qui faites l’endormie.

 

John Osborn, comment percevez-vous ce rôle classique de Faust?

L’histoire de Faust a été visitée par plusieurs grands compositeurs dont Charles Gounod et des librettistes comme Jules Barbier et Michel Carré. Le rôle en lui-même est l’un des plus importants du répertoire. Me voici aujourd’hui, plus mature que lorsque j’ai débuté vingt ans en arrière, prêt pour ce rôle. J’ai progressé grâce à l’art du bel canto et aujourd’hui, je me concentre principalement sur l’opéra français. J’ai joué certains rôles extrêmes qui montent haut et descendent très bas à la fois pour une voix de ténor. Une grande partie du rôle de Faust est en milieu de gamme et descend parfois bien bas. Ce rôle est moins extrême que d’autres en ce sens. Maintenant que ma voix est plus mature, elle peut s’accommoder de ces tons et être projetée de manière adéquate sans que je me fasse du mal. Je suis donc prêt à chanter de manière confortable ce rôle et je m’en réjouis.

 

 

Que dire des relations de Faust à ses deux partenaires, Méphistophélès et Marguerite?

Au début, Faust veut rejeter Méphistophélès, je pense qu’il a toujours une relation importante à Dieu et c’est alors très intéressant de le voir tenté par le Diable. Il est en proie à une lutte interne car se vendre à lui en échange de plaisirs terrestres va, bien sûr, à l’encontre de la foi. C’est un conflit spirituel entre le bien et le mal. Faust montre la chute de quelqu’un qui se laisse prendre par les désirs et qui ne pense plus au prix final de monter au ciel. Le duo avec Méphistophélès À moi les plaisirs commence avec une tentation qui enfle et enfle jusqu’à arriver à une démonstration de joie exubérante. C’est un très beau crescendo que le public devrait apprécier. On y trouve le thème du fantasme lorsqu’il chante par exemple A moi les jeunes maîtresses. Ce n’est pas un rêve réaliste mais une idée plus perverse de ce qui pourrait se passer une fois la jeunesse obtenue. Ce fantasme est pour Faust une manière de rallumer la flamme de la joie de vivre qu’il a perdue en vieillissant. Nous avons créé un numéro de danse pour Faust et Méphistophélès sur ce duo et je travaille très dur pour le réussir au mieux. J’espère que les gens apprécieront et que du charme s’en dégagera. Mon épouse (Ndlr: la soprano Lynette Tapia) arrivera bientôt pour me critiquer à tous les niveaux (rires).

Par rapport à Marguerite, il commence par y avoir une attraction, il éprouve d’abord de la luxure puis, il tombe amoureux. Il réalise, trop tard, qu’il l’a manipulée. Vers la fin de leur duo Laisse-moi contempler ton visage, il se rend compte qu’elle est trop pure et innocente pour lui et il chante «ah fuyons». Grâce à un coup de théâtre, ils se retrouvent tout de même alors que Faust sait qu’il lui fait du mal. Il cède pourtant car ils sont tous manipulés par Méphistophélès.

Une chose merveilleuse à propos du rôle de Faust est qu’il commence dans une profonde dépression pour arriver à une nouvelle jeunesse où il se redécouvre un enthousiasme pour la vie et toutes ses possibilités. Même si ce n’est que superficiel, il effectue cet incroyable trajet d’état suicidaire à allégresse totale. Marguerite effectue le chemin inverse en commençant pleine de vie et en terminant l’opéra en proie à la folie. Le rôle de Faust permet donc de passer d’un extrême à l’autre avec, au milieu, la tendresse, l’amour et le désespoir; l’entièreté de l’expérience humaine entre en compte ici. Gounod utilise cette histoire pour créer une immense palette d’émotions et la musique est splendide. C’est magistral! Dans le trio final Anges purs Anges radieux, Faust sait qu’il a perdu Marguerite. Elle ne l’entend même plus et cela lui brise le cœur. Il veut réparer les choses mais bien sûr cela n’arrivera pas. Elle est tirée vers le haut alors que lui est écrasé vers le bas. On peut se demander si la fin est tragique ou non car Marguerite, elle, est sauvée. C’est au public de se faire son avis.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Faust, opéra en 5 actes de Charles Gounod, livret de Jules Barbier et Michel Carré. Nouvelle production du Grand Théâtre de Genève avec à la direction musicale Michel Plasson et à la mise en scène, Georges Lavaudant. A voir du 1er au 18 février 2018 à l’Opéra des Nations à Genève.

Renseignements et réservations au +41(0)22.322.50.50 ou sur le site du Grand Théâtre www.geneveopera.ch

Théâtre Forum Meyrin - Le Triomphe de l’amourConcours de Geneve 2018