Publié le 07/05/2015 à 09:53

Ion, pièce dansée et électrique

 

La chorégraphe convoque deux monstres du passé

 

La chorégraphe, flamande d’origine et établie en Suisse, Cindy Van Acker revient au solo. Avec Ion, elle renverse des valeurs que l’on pensait admises – corporelles, mentales, sensorielles… A voir à l’ADC jusqu'au 13 mai, cette pièce, pour une danseuse et deux penseurs en arrière fond, est mise en espace et en lumière par Victor Roy, fidèle complice de la chorégraphe. Lorsqu’on interroge Cindy Van Acker sur le pourquoi de son retour à la création en solo, elle répond d’emblée que « c’est très simple et très organique. J’ai eu besoin de me replonger dans un travail solitaire, ça m’a appelée en quelques sortes. »

 

C’est que ses solos composés pour elle-même remontent à loin. Chorégraphe et danseuse de formation classique, Cindy Van Acker a d’abord dansé en Belgique au Ballet Royal de Flandres. C’est en rejoignant plus tard le Grand Théâtre de Genève qu’elle fait de la Suisse sa nouvelle résidence. Intéressée par les champs d’expérimentation qu’offre la danse contemporaine, elle devient l’interprète reconnue de chorégraphes comme Philippe Saire, Laura Tanner, Noemi Lapzeson, Estelle Héritier et Myriam Gourfink.

Elle crée ses propres pièces dès 1994 et obtient une reconnaissance internationale avec Corps 00:00, créé à l’ADC à Genève en 2002. En 2003, elle crée deux autres solos, Fractie et Balk 00:49. Avec Pneuma, elle signe en 2005 sa première pièce de groupe, conçue pour huit danseurs. La même année, elle est invitée par le metteur en scène italien Romeo Castellucci à la Biennale de Venise où elle présente Corps 00:00. Cette première rencontre l’amène à une collaboration artistique avec ce dernier qui l’invite à créer la partie chorégraphique de l’Inferno de Dante, pour l’édition 2008 du Festival d’Avignon, et pour le Parsifal qu’il monte en janvier 2011.

 

Ion, un retour à soi

Pour titre de ce solo, comme un retour à soi, un mot énigmatique, court, évocateur : Ion. « Je considère toujours un titre comme une ancre à laquelle tous les éléments du spectacle sont attachés », explique la chorégraphe. L’importance est donc tangible. Sonorité et signification doivent êtres parfaites pour résumer le tout. « Ion évoque la perte ou le gain d’une charge électrique », continue Cindy Van Acker, « un atome qui perd ou qui gagne une charge. Il y a la notion d’électricité, l’idée du danger, un côté scientifique palpable… Toutes ces notions m’ont guidée. » Et en grec ancien, Ion signifie « allant, qui va ». C’est vers deux hommes que Cindy Van Acker s’en est allée.

Pour l’épauler, en effet : Nietzsche et Nijinski, c’est par eux, le poète-philosophe qui se disait danseur et le danseur qui a cessé de danser pour écrire son journal, que la chorégraphe a tenté de « se faire dérégler » pour créer Ion. Aux côtés de Nietzsche, Cindy Van Acker est allée interroger le danseur qui a cessé de danser pour écrire un journal, puis qui a cessé de parler pour le restant de ses jours, soit trente ans : Vaslav Nijinski. Elle dit : « Ce sont deux génies, deux monstres d’authenticité, des forces de la nature. » Elle les a reliés, selon sa perception, précise-t-elle, « par le langage, le mot et le corps se rejoignent à un endroit où ça peut communier, où ça bascule vers un ailleurs. »

 

 

Sa rencontre avec Nietzsche ne date pas d’hier. « Mais avant 2009, j’avais lu peu d’ouvrage de lui. J’avais notamment lu Par-delà le bien et le mal. Puis, quand j’ai collaboré avec Roméo Castellucci, je suis retombée sur Le cas Wagner… » Reconnexion immédiate et urgente avec le philosophe. Elle dévore ses écrits autobiographiques, des essais sur Nietzsche, lit Crépuscule des idoles,… C’est par une cascade d’ouvrages de et sur Nietzsche que démarre la recherche du solo Ion. « Dans le spectacle, Ainsi parlait Zarathoustra est le livre le plus important. C’est dans cet ouvrage que la langue est posée, que l’intensité poétique et la portée philosophique se rejoignent. » Pourquoi se plonger dans Nietzsche ? Pour la danseuse, cette langue, loin d’être figée, est en mouvement permanent… « La lecture de Nietzsche a beaucoup retardé le moment de venir au corps », raconte-t-elle encore. « Normalement, la recherche corporelle vient beaucoup plus tôt, dans mes créations. »

 

Et ces mots encore, de Cindy Van Acker, couchés dans le dossier de presse : «  Il semble que la vie aujourd’hui me réclame de la parole. Et c’est Nietzsche qui vient me conforter. Pourquoi ? Parce qu’il parle haut et fort, de tout, et que sa pensée, écrite noir sur blanc, est toujours en mouvement. Toujours animée, variable, contradictoire, non-fragmentable. Impossible de rendre sa pensée statique si ce n’est en la refusant. Car contrairement à l’identité éphémère d’un mouvement corporel, on pourrait croire que l’écrit est définitif. Que les mots posés arrêtent la pensée en la formulant. Chez Nietzsche, c’est le contraire. La pensée posée continue quand même et ne s’arrête jamais. Pour moi, sa parole est dynamique et spatiale, j’aimerais me faire comprendre quand je dis qu’il parle partout : il parle dans des espaces différents, du petit espace qu’est son corps à l’espace infini de son esprit. On n’a cessé de lui reprocher son incohérence : c’est ce qui me touche infiniment, qu’il ne fige ni ne fixe jamais rien. Son amour et sa détestation de Wagner me semblent par exemple le signe d’une vérité de vie, de pulsions et de sentiments toujours en tension. Les mots, la pensée, tout continue à vivre, à bouger, à changer. Il me libère de ma peur du langage. »

 

 

Samuel Pajand a composé la musique, Kata Toth a pensé les costumes et Victor Roy, son complice de longue date, a conçu la scénographie lumineuse, avec des fils résistifs illuminant l’espace. Ces lignes lumineuses deviennent corps, sur scène. Tous ces éléments ont été tissés à partir des réflexions autour des deux hommes penseurs. « Dans le spectacle, un passage s’intitule Le voyage de l’ombre. C’est comme une tache noire qui se déplace dans l’espace. La scénographie est arrivée avant la danse, la musique aussi d’ailleurs, nous avons passé trois semaines au Théâtre des Halles, à Sierre, pour créer le spectacle. »

 

Cécile Gavlak

 

Ion, de Cindy Van Acker, du 6 au 13 mai à l’adc, Salle des Eaux-Vives à Genève. Renseignements au +41.22.320.06.06 ou sur le site www.adc-geneve.ch

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