Publié le 14/09/2016 à 11:55

De la confection et de l’industrie carnée

«Ce qui m’intéresse avant tout, c’est d’éveiller le sens critique du spectateur et de le pousser à aller creuser par lui-même pour se faire son propre avis»

 


En quoi un poulet fermier mijoté à l’ancienne diffère-t-il d’une carcasse rejetée en bout de chaine industrielle? Ni militante, ni documentaliste, Avec les dents sert une dimension poétiquement épicée de notre relation à la viande. Sur scène on reconnait un salon ou un atelier de couture dans lequel évoluent deux personnages interprétés par Jean-Louis Johannides et Vincent Coppey. A travers leur discussion tous les points de vue sont évoqués, et toutes leurs contradictions émergent de ce jeu de dupe inspiré du flegme britannique. L’appétissante création de la Cie En déroute se jouera au théâtre Saint-Gervais à Genève du 20 septembre au 8 octobre. Jean-Louis Johannides évoque pour leprogramme.ch le menu de ce projet audacieux.

 

Faut-il être gourmand pour s’attaquer à un sujet de nourriture?

J’ai effectivement un intérêt pour l’alimentation, source des questions évoquées dans cette création. Que mange-t-on? Comment? Pourquoi? D’où viennent les produits frais? Comment les plats préparés le sont-ils?

 

Pourquoi vous borner à la viande?

Au-delà de la viande, c’est tout le secteur agro-alimentaire en général qui est visé. Nous conversons de la viande et par incidence nous touchons explicitement tous les autres secteurs alimentaires. Nous ne sommes pas dans du théâtre documentaire au rigoureux descriptif de l’état global de la question. Nous avons choisi de prendre ce questionnement relatif à l’industrie carnée et de le décontextualiser afin d’en faire un objet artistique et interrogatif.

 

Et humoristique puisque le spectacle tire un parallèle entre la boucherie et le monde de la couture.

Le monde de la couture rejoint celui de l’industrie alimentaire carnée à travers un vocabulaire commun, "découper, matière, déchirer, recoudre, découdre". En faisant se frictionner ces deux mondes, l’un par le contenu de la parole et l’autre par la gestuelle, nous voulons forcer l’imaginaire du spectateur à se créer sa propre brèche interprétative. Les deux personnages relatent dans leur conversation bon nombre de points de vue différents, confrontent des théories qui prendraient part à un débat, mais ne rentrent jamais dans le détail. On apprend des choses vraies que nous avons récoltées parmi des œuvres cinématographique comme Notre pain quotidien de Nikolaus Geyrhalter (2005), We feed the world d’Erwin Wagenhofer (2005) et Food Inc. de Robert Kenner (2010) et des chiffres réels sont avancés, tirés d’ouvrages littéraires très documentés tels que Bidoche de Fabrice Nicolino (éd. Babel, 2009) ou Faut-il manger les animaux de Jonathan Safran Foer (éd. de l’Olivier, 2010). Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est d’éveiller le sens critique du spectateur et de le pousser à aller creuser par lui-même pour se faire son propre avis sur cette question. On ne cherche pas à être manichéen ni exhaustif à l’intérieur de ce spectacle, mais plutôt à ironiser à travers un humour inspiré du flegme britannique, drôle et révélateur.

 

 

La moelle des os aurait été un des éléments de la survie de l’homme préhistorique avant l’élevage et la culture.

Faut-il tuer pour manger? Qu’est-ce que ça veut dire de tuer pour manger? Accepte-t-on en tuant de faire partie intégrante du processus naturel qui régit le monde du vivant? Ou y a-t-on un statut d’exception? Ces questions d’ordre philosophique sont suggérées, mais nous avons surtout choisi d’interroger la manière de production elle-même. Dans ce sens le confort apporté par nos supermarchés, c’est-à-dire du temps gagné, ne nous empêche pas de connaître les filières de production qui apportent la nourriture dans nos assiettes. N’oublions pas que si la moelle a peut-être permis à l’homme de survivre, elle a récemment été porteuse d’une maladie directement née d’un système de production inadapté, pour ne pas dire criminel. Les scandales alimentaires sont connus depuis les années soixante, où plusieurs penseurs ont dénoncé une certaine industrialisation des cultures et de la nourriture. Malgré de multiples coups de tonnerre, cette industrie a toujours pu se relever et perdure conséquemment à de vertigineux capitaux engagés depuis longtemps. Le consommateur reste le seul à pouvoir orienter le marché. Par exemple, le bio est un marché qui a gagné nos étals sous la pression de la demande.

 

Personnellement, comment faites-vous cohabiter le plaisir de manger un poulet cuisiné façon grand-mère et la vision de ce hangar où sont entassées des milliers de volailles?

Je réduis un maximum la distance entre les deux en prenant mon rôle de consommateur au sérieux. Que faire de la culpabilité, c’est ce qui m’intéresse et c’est pourquoi j’ai sous-titré la pièce «Voration, honte et culpabilité». Lorsque nous travaillions la première étape de ce spectacle avec Vincent Coppey il y a trois ans, notre rapport à la nourriture s’était extrêmement affiné, puis nous avons participé à d’autres projets. Quelques temps après, nous nous sommes aperçus que certains points que nous pensions acquis ne l’étaient finalement pas tant que ça. Mais c’est à partir d’une décision que le comportement des habitudes peut se transformer, progressivement. Personnellement j’essaie de faire le choix du bio et de diminuer une consommation de viande irrationnelle en regard de la dépense physique à laquelle elle doit répondre. Mais je ne peux me considérer comme un modèle vertueux à l’intérieur de ces questions-là, car elles m’agitent régulièrement et me montrent sans cesse mes contradictions. A l’intérieur de cela j’essaie de faire des choix qui se réfèrent à la manière dont je consomme et à qui j’achète mes produits. Le goût est peut-être perverti par l’habitude. Et il est certain qu’il y a une différence entre le goût d’un poulet industriel et d’un poulet fermier, et ce n’est pas forcément le second qui sera préféré, parce que le goût, justement, y est plus prononcé.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Avec les dents, une pièce de Jean-Louis Johannides et Vincent Coppey à voir au Théâtre Saint-Gervais à Genève du 20 septembre au 8 octobre 2016.

 

Renseignements et réservations au +41.22.908.20.00 ou sur le site www.saintgervais.ch

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