Publié le 27/09/2017 à 10:58

Au POCHE /GVE, le sloop vu de l’intérieur

Quatre metteurs en scène, quatre monologues et trois comédiens assistés d’une seule et même équipe théâtrale, la recette minimaliste mais pas minime du sloop4 du POCHE /GVE.

 

Les sloops du POCHE /GVE sont une réflexion sur les moyens de production du théâtre. Rassemblant une seule troupe pour jouer plusieurs pièces en alternance, avec un temps de préparation réduit, le théâtre genevois en est à son quatrième opus. Tout est partagé, jusqu’à la scénographie commune aux quatre textes contemporains qui seront présentés durant six semaines à compter du 25 septembre.

Le sloop4 est intitulé murmures et s’ouvrira tout d’abord avec Les voies sauvages de Régis Duqué. L'auteur et metteur en scène s'est entretenu avec son ami, l'alpiniste belge Dominique De Staercke, afin de nous proposer un monologue basé sur les récits de montagne de cet homme décidé à gravir les quatre-vingt-deux plus hauts sommets des Alpes. En parallèle, Selma Alaoui dévoilera sa mise en scène de Krach, d’après le texte coup-de-poing de l'auteur engagé, Philippe Malone. Un récit d'un autre ordre, narrant le monologue intérieur et effréné d'un homme parmi tant d'autres ayant donné sa vie à son travail et qui, au sommet du désespoir, décide d'en finir.

Les deux metteurs en scène livrent leurs impressions sur le format du sloop et nous en disent plus sur leur création.

 

C’est la première fois que vous participez tous les deux au sloop, que pensez-vous de ce format?

Régis Duqué: Je trouve cette formule passionnante. L’écriture contemporaine est à son centre et cela permet de faire entendre des textes d’auteurs d’aujourd’hui. Les contraintes sont aussi intéressantes, ici la plus importante est celle de la scénographie.

Selma Alaoui: Au niveau des écritures contemporaines, c’est exceptionnel. La politique du POCHE /GVE est très dynamique. Elle promeut les auteurs dramatiques qui doivent être joués pour que l’on découvre leur voix. Cela passe par l’art vivant. Ce sont aussi des écritures qui collent à notre monde actuel. Je trouve qu’il y a parfois, dans les textes classiques, un fossé entre le théâtre et la vie, les problèmes des gens, l’actualité. L’écriture contemporaine réduit cet écart et c’est ce qui me plait.

 

Selma Alaoui, vous avez effectué toutes vos répétitions au POCHE /GVE dans un temps très court. Comment cela s’est-il passé?

Très bien, l’équipe que j’ai rencontrée possède un grand savoir-faire. Chacun apporte sa touche ainsi qu’un grand professionnalisme, c’est très agréable. Heureusement, car c’est un sacré challenge de monter une pièce en deux semaines. Normalement, on le ferait en cinq à six semaines au minimum. Le temps est très réduit… C’est rock and roll! Nous allons donc à l’essentiel, en radicalisant beaucoup de choses dans les choix, on n’a pas le temps de tergiverser. Les spectateurs sont avertis, ils savent que le sloop est un geste artistique avec des fragilités qui font d’ailleurs sa beauté. Ce processus est un challenge déroutant mais très excitant.

 

Comment votre pièce s’inscrit-elle dans le thème du sloop4 qui s’intitule murmures?

R.D: En tant que metteur en scène, c’était important pour moi d’être au plus près de l’intime, alors le mot murmure me parle. Peter Brook disait que plus on parle bas, plus on est proche du cœur. Mon acteur ne va pas crier le texte, nous avons cherché la plus grande simplicité possible pour essayer de toucher les gens et de retrouver les conditions d’entretiens très intimes que j’avais avec Dominique. Nous discutions dans son salon, avec parfois une bouteille de vin entre nous.

S.A: Philippe Malone a retracé un cheminement intérieur que chacun peut vivre par rapport à son emploi; il a bâti un objet monstrueux – dans le bon sens du terme – avec des fragments de pensées. C’est un accès au monologue intérieur du personnage. On ne pense pas de façon linéaire mais par bribes, avec des coupures. La pensée voyage avec les émotions. Murmure me fait penser à tout cela. Cela ressemble à tout ce que nous pouvons nous raconter de façon désordonnée, mais toutefois cohérente, par rapport aux émotions que l’on peut traverser.

 

 

Que dire du rythme de vos pièces?

R.D: Je n’ai écrit aucun mot, ce sont les mots de Dominique. Moi, j’ai ressenti la nécessite d’en faire une versification libre, grâce au retour à la ligne. J’y ai trouvé un espace de liberté afin de mettre un mot, un rythme en évidence ou encore pour signifier du trouble. J’ai beaucoup travaillé la question du vers qui est devenu une indication de jeu pour l’acteur. Le texte est divisé en sept séquences, Cédric Juliens et moi avons cherché le rythme propre à chacun. C’est ce dernier qui porte l’énergie, l’acteur et l’émotion. Quand le rythme juste est trouvé, l’acteur devient extrêmement libre sur scène.

S.A: La prise en charge de ce texte est un défi pour l’acteur car il est très dense et demande beaucoup de virtuosité technique. En même temps, il fait appel à la sensibilité et à l’imaginaire. Fred Jacot-Guillarmod joue entre des accélérations et des décélérations. Nous essayons de faire en sorte que le spectateur entre dans cette parole, qu’il en vive un petit morceau mais qu’il ait aussi des espaces pour respirer, car la pièce raconte quelque chose d’abyssal. C’est pour moi le désespoir de notre époque, le gouffre d’un système lié au capitalisme auquel nous sommes asservis.

 

 

La scénographie, identique pour les 4 pièces du sloop, prend la forme d’un long mur courbe. Comment vous êtes-vous approprié cette contrainte?

R.D: Aujourd’hui (ndlr: cinq jours avant la première), je me pose encore la question de l’insertion dans cette scénographie qui était une inconnue pour moi. C’est stimulant pour le jeu car on peut travailler sur la question du déséquilibre qui est présente dans le texte puisque le personnage monte à 4000m d’altitude sur des flancs ou des faîtes parfois très étroits.

SA: Je suis très contente de l’espace proposé qui est simple, radical et beau. Cette sorte d’immense vague convient bien à Krach qui montre un personnage un peu face à un mur, à une machine plus forte que lui et qui l’oppresse. Cela donne beaucoup d’appui à la mise en scène.

 

Comment vos deux pièces se répondent-elles?

R.D: Les voies sauvages est plutôt axé sur l’ascension, et Krach plutôt sur la chute.

S.A: Les textes sont différents dans leur traitement mais ce sont tous les deux des solos, des voix masculines seules face à des immensités qui peuvent être oppressantes mais aussi libératoires.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

Les voies sauvages de Régis Duqué et Krach de Philippe Malone dans une mise en scène de Selma Alaoui sont à découvrir au POCHE /GVE jusqu’au 5 novembre 2017. Ces pièces sont présentées dans le cadre du sloop4 - murmures, qui accueillera également Votre regard de Cédric Bonfils dès le 2 octobre et Erratiques de Wolfram Höll dès le 16 octobre.

Renseignements et réservations au +41(0)22.310.37.59 ou sur le site du théâtre www.poche---gve.ch

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