Archipel mise sur la jeune génération

«Je pense qu'il est plus que jamais nécessaire de repenser le concert traditionnel.»

 

Depuis 1992, le festival Archipel célèbre la musique contemporaine dans sa diversité. En 2017, ce sont 60 œuvres dont 31 créations mondiales ou premières suisses qui seront dévoilées du 24 mars au 2 avril dans divers lieux de Genève. Cette 26ème édition fait la part belle aux jeunes musiciens en proposant dix-sept nouveaux ensembles ainsi que des académies de composition et d’interprétation. Elle pourra aussi compter sur la présence de beaux noms comme la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, l’Italien Stefano Gervasoni ou le Français Tristan Murail. Présentation avec Marc Texier, directeur général du festival.

 

 

Quels sens cache le mot d'ordre de cette nouvelle édition, Ensemble?

C'est d'abord le reflet d'une situation nouvelle en Suisse: l'émergence de nombreux nouveaux ensembles alors que certains parlent d'une crise de la musique contemporaine, voire classique. Je suis assez content de constater qu'il n'en est rien au niveau des acteurs de la musique, et je voulais absolument donner l'occasion au public genevois de le voir en faisant venir dix-sept nouveaux ensembles suisses. Le terme fait aussi écho au climat actuel dans lequel tout le monde referme les portes de chez soi, en regard du modèle musical qui existe depuis toujours. Tous les grands compositeurs ont fait une carrière internationale, passant d'un pays à l'autre. Aujourd'hui encore, plus que jamais, un jeune compositeur est un artiste qui commence par faire le tour du monde, en Asie, aux États-Unis et en Europe. Le milieu musical est parfaitement cosmopolite, on compte par exemple quatre-vingts pour cent d'étudiants étrangers à la Haute École de Musique de Genève. Et finalement, même si cela revient à enfoncer des portes ouvertes, la musique se fait ensemble, sur l'accord entre les individus, sur la capacité, fondamentale pour un musicien d'orchestre, à écouter les autres. La musique représente un modèle de société un peu meilleur que celui dans lequel nous vivons actuellement.

 

Quelles sont les motivations des jeunes musiciens à créer de nouveaux projets dans ce contexte de crise?

Je pense qu'un projet naît toujours de l'envie d'un groupe d'amis qui se sont rencontrés lors de leurs études et qui souhaitent défendre une idée et de nouvelles formes musicales. L'ensemble Vortex, par exemple, créé il y a dix ans à Genève, est né de l'idée que le concert doit évoluer, que la musique est aussi un spectacle et pas seulement un récital de musique. L'Ensemble Vide, qui a deux ans aujourd'hui, travaille aussi sur une présentation beaucoup plus proche du théâtre et moins technologique. Cette approche n'existait pas sur la scène genevoise. Les durées de vie de ces groupes varient mais tous apportent une diversité qu'on ne connaissait pas dans les années quatre-vingt durant lesquels de nombreux ensembles se sont aussi formés, à l’exemple de Contrechamps. Ces ensembles défendaient chacun une esthétique musicale mais dans une présentation identique qu'on appelle l'ensemble contemporain, c'est-à-dire une quinzaine de musiciens à leur pupitre formant une sorte d'orchestre miniature. Cette formation était un peu la norme. Aujourd'hui, les nouvelles formes se multiplient: l'Ensemble Nikel à Bâle, par exemple, a intégré une guitare électrique et se rapproche finalement plus du rock alors qu'il ne joue que de la musique contemporaine.

 

 

Face à cette diversité, quels critères définissez-vous pour constituer votre programmation?

C'est très complexe, mais je m'attache surtout à proposer une palette la plus large possible d'esthétiques, de formes et de propos. Je pense qu'il est plus que jamais nécessaire de repenser le concert traditionnel, même si cette préoccupation est présente depuis longtemps chez les artistes. On présente alors de nouvelles formules, comme le Salon musical qui conclura le festival à l'Alhambra. Ce sera un mélange entre un récital de musique de chambre, une rencontre entre le public et les musiciens, et une émission de radio. Le public aura l'occasion de découvrir de nouvelles choses, de poser des questions, de se déplacer.

 

Le festival est fortement tourné vers la jeune génération, avec quatre académies. Que proposez-vous concrètement aux étudiants et jeunes musiciens?

Depuis 2007, nous organisons un «Atelier Cosmopolite» avec le Centre de Musique Électroacoustique de la Haute École de Musique de Genève, une académie tournée vers de jeunes compositeurs qui sont en master. Ce sont des gens très doués pour l'écriture mais qui ne savent pas forcément mettre en valeur le résultat de leur travail dans une salle. Nous leur offrons la possibilité de présenter leur musique devant un public, cette année à l'Abri. Ils ont plusieurs répétitions et sont guidés par deux ingénieurs du son pour la diffusion électro-acoustique. C’est assez formateur pour eux.

Nous avons aussi une collaboration depuis 2009 avec le Lemanic Modern Ensemble. Avec William Blank, son directeur musical, nous invitons un compositeur, Tristan Murail cette année, avec lequel les étudiants vont travailler une oeuvre. Ils sont aussi guidés par les musiciens professionnels du Lemanic Modern Ensemble.

La troisième académie est un accueil de l'Ensemble Vortex, et la quatrième que nous créons cette année avec l'Orchestre Symphonique Ose! de Lyon est tournée vers l'écriture orchestrale. Cet orchestre compte trente-cinq musiciens et représente un réel intérêt pour les jeunes compositeurs qui ont rarement l'occasion d’écrire pour de grandes formations. Il faut dire qu'à ce niveau-là, la plupart des grands orchestres symphoniques ne jouent plus leur rôle. Ils sont déjà frileux pour jouer de la musique du vingtième siècle et sont en fait incapables de se lancer dans un travail avec un jeune compositeur. Nous donnons ainsi aux jeunes musiciens l'occasion de voir la réalité des sons et des gestes de la musique qu'ils ont en tête, et d'expérimenter la relation parfois délicate entre un compositeur et un interprète.

 

 

Selon vous, en quoi la technologie a-t-elle modifié le rapport des compositeurs contemporains à leur musique?

J'ai personnellement connu et étudié l'époque des premiers ordinateurs, à l'IRCAM ou au GRM. Je me souviens de ces écrans noirs avec les chiffres verts, les processus lancés le soir qui ne donnent rien au matin alors que l'on attendait une superbe harmonie. On jetait le fichier et on recommençait, en espérant que cela allait produire quelque chose. C'était un rapport très différent, mais en même temps très excitant car tout était nouveau. Aujourd’hui, ces systèmes nous paraissent incroyablement lents, mais avant, tout se faisait à la main. Dans les années quatre-vingt est intervenue la Musique Assistée par Ordinateur qui consistait à aider le compositeur dans ses calculs, notamment pour la musique spectrale. Tout à coup, un ordinateur pouvait simuler des spectres harmoniques. La musique de Tristan Murail doit beaucoup à cette technologie. À l'époque, c'était assez grisant de vitesse. Mais la technologie reste un outil, ce n'est jamais elle qui génère vraiment les révolutions musicales, sauf peut-être l'enregistrement.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard

 

Festival Archipel 2017, du 24 mars au 2 avril à Genève.

Découvrez le programme complet du festival sur leprogramme.ch ou sur le site www.archipel.org

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