Publié le 13/04/2015 à 12:51

ADC : Perrine Valli allume Hopper

 

Le désir est souvent un mélange d’excitation et de rejet

Le désir rime souvent avec le sentiment d’un manque, d’une incomplétude à combler, pense Perrine Valli. Depuis 2005, sa recherche chorégraphique s’articulait autour du corps introspectif, solitaire, tourné sur lui-même. Aujourd’hui, Perrine Valli souhaite au contraire travailler sur l’idée de rapport entre les corps. Partir de l’un pour aller vers l’autre ; faire naviguer le regard du spectateur de l’intérieur vers l’extérieur. La thématique du désir est centrale dans son nouveau projet qui comprend six pièces chorégraphiques. Chacune de ces six pièces s’inspire du désir peint par Edward Hopper et de l’essai du philosophe Jean-Luc Nancy L’« il y a » du rapport sexuel. Troisième volet de cette série, Une Femme au soleil est créée à la salle des Eaux-Vives de l’adc, à Genève. Perrine Valli poursuit ainsi sa sa quête du féminin avec trois interprètes qui partagent la scène avec elle (Sylvère Lamotte, Marthe Krummenacher, Gilles Viandier). Entretien avec la chorégraphe.

 

Votre nouveau projet comprend six pièces. Une Femme au soleil est la troisième. Parlez-nous un peu de cette série

Dans les différentes pièces que j’ai créées auparavant, je n’arrivais pas à dire tout ce que je souhaitais en un seul spectacle. Quand j’ai décidé de travailler sur le peintre américain Edward Hopper, j’ai donc voulu approfondir cette réflexion sur la question du désir à travers six pièces. Cette réflexion est née de l’essai L’« il y a » du rapport sexuel, du philosophe Jean-Luc Nancy. L’auteur y décrit les différentes étapes du désir : le rapprochement, la création du fantasme, etc. Les titres des spectacles de la série empruntent les noms de tableaux d’Hopper. Une Femme au soleil en est le troisième volet après Intérieur en été et Deuxième étage dans la lumière du soleil. Chaque pièce de cette série est autonome. La prochaine sera Morning sun, avec trois musiciens sur scène…

 

Cette série a-t-elle un titre ?

Oui, mais il s’agit plutôt un titre de travail. C’est aussi le titre d’un article que j’avais lu, lors d’une rétrospective sur Hopper à Paris, et qui m’avait inspiré cette série : Intérieur extérieur, le désir peint par Hopper. Cet article disait que le rapport entre l’intérieur et l’extérieur, chez Hopper, avait à voir avec le rapport sexuel, le désir. L’intérieur figurant le féminin, ce qui est caché, et l’extérieur le masculin…

 

Quel est votre lien avec le peintre Edward Hopper ?

J’ai toujours aimé Hopper, son esthétique si particulière entre abstrait et concret. Dans ses tableaux, il y a un aspect très narratif et à la fois quelque chose d’abstrait, il y a toujours une dimension imaginaire, une porte ouverte sur la mer, ou sur un ailleurs. Il y a toujours un homme ou une femme au centre du tableau.

 

« Si on pouvait le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre ». Cette citation de Hopper pourrait-elle s’appliquer à vous pour vos chorégraphies ?

C’est une belle phrase… Oui, c’est toujours difficile de mettre des mots sur les sensations corporelles. Le désir est souvent un mélange d’excitation et de rejet, de positif et de négatif, de peur et d’envie. Les mots ne permettent pas de tout expliquer. Je dis souvent que la danse est un peu comme un rêve. C’est abstrait, on ne peut pas mettre vraiment de mots et en même temps c’est tout à fait concret. Mais on ne peut pas chercher à tout comprendre… Pour Une Femme au soleil, je me suis inspirée de ce tableau car je voulais me positionner à partir du féminin pour parler du désir. Dans ce tableau, il y a ces éléments très concrets : une femme nue est au centre de l’image, le lit est défait, elle fume une cigarette, il y a les chaussures à talons défaites au sol, le soleil qui rentre dans la pièce. On sent le passage du temps avec la cigarette… C’est un moment de détente. On peut penser qu’un rapport sexuel vient d’avoir lieu, ou bien qu’elle l’imagine. En tout cas, elle n’est pas excitée, mais plutôt posée. C’est un moment intime.

 

 

Vous inspirez-vous souvent de la littérature et de la peinture pour vos spectacles ?

Je m’inspire parfois de la philosophie, mais très souvent de la peinture. Pour cette fois, les titres sont ceux de tableaux d’Hopper, mais c’est très souvent le cas pour mes pièces. Mes autres spectacles s’inspirent des œuvres de Georges Bataille, Gilles Deleuze, Magritte…

 

Est-ce que c’est une manière de rendre hommage à ces artistes ?

C’est un croisement entre l’esthétique de l’auteur ou du peintre et mon esthétique. C’est l’univers de la personne qui m’inspire. Pour Une Femme au soleil, nous avons pris des éléments du tableau pour ensuite s’en dégager. Dans le spectacle, la lumière joue un grand rôle, de la même manière que le soleil dans le tableau. Il y a aussi ces bandes de gazon que l’on retrouve dans les six pièces de la série, agencées à chaque fois de manière différente. Ces bandes de gazon rappellent les fenêtres ouvertes sur un extérieur dans les tableaux de Hopper. On voit souvent les collines, le soleil, la prairie en fond. Pour La Femme au soleil, nous avons ajouté un élément qu’il n’y a pas dans le tableau mais que l’on retrouve souvent dans les œuvres de Hopper : l’eau. C’est un clin d’œil au désir féminin, quelque chose de mouillé, mais qui peut se dessécher très rapidement, comme un paysage qu’il faut ré-arroser…

 

Et les interprètes, vous et trois autres danseurs, comment les avez-vous choisis ?

Sur scène, nous sommes deux femmes et deux hommes. Même s’il y a une dimension érotique dans le spectacle, il ne s’agit pas exclusivement du désir amoureux, mais du désir au sens large, qui entraîne une ouverture sur l’autre, du désir de création, de danse, de mouvement… J’ai travaillé sur un rapport de tailles, pour le choix des interprètes. Les deux danseuses, nous sommes plutôt menues, petites. Et les deux danseurs sont très grands. Tous les quatre, nous avons un rapport égalitaire, nous sommes souvent tous ensemble, comme une équipe. Mais il y a une puissance corporelle différente. Il ne s’agit pas d’une histoire de couple mais vraiment de désir dans tout ce que cela suggère de circulation. Les deux duos d’hommes et de femmes pourraient être à chaque fois une seule et même personne…

 

Propos recueillis par Cécile Gavlak

 

Une Femme au soleil, du 15 au 25 avril à l’adc (Salle des Eaux-Vives) à Genève. Renseignements au +41.22.320.06.06 ou sur www.adc-geneve.ch

 

Autour du spectacle :
Rencontre et discussion avec les artistes à l’issue de la représentation, jeudi 16 avril.
Atelier d’écriture, animé par Nathalie Chaix, autour du spectacle, vendredi 17 avril.