Publié le 23/12/2015 à 23:05

Thriller sur fond de djihad au Grütli

Dominique Ziegler signe un huis-clos policier entre un jeune djihadiste et un flic proche de la retraite.

 

Dominique Ziegler s’est mis sur La Route du Levant, titre de sa nouvelle création qui se donnera au théâtre du Grutli du 12 au 31 janvier. La pièce se déroule en France de nos jours. Dans un commissariat éclairé par un néon à l’efficacité fluctuante, un jeune aspirant djihadiste est déféré devant un policier en fin de carrière. Ce dernier vient d’une époque où l’espoir était encore véhiculé par les valeurs républicaines, le plus jeune a vu le jour dans une société extrêmement dure sur le plan social. Ce qui les relie? Leur nationalité «de sang» et le fait qu’ils sont persuadés de lutter contre l’injustice. Ce qui les différencie? Leur approche du monde.

Durant l’enquête, le flic (Olivier Lafrance) essaiera à plusieurs reprises de ramener le jeune (Ludovic Payet) dans le droit chemin, mais ce dernier a consciemment choisi la solution radicale que lui offre le djihad. A travers la joute verbale des deux hommes, deux générations se confrontent, interrogeant notre monde à son stade actuel de développement. Devant cette catharsis, l’auteur et metteur en scène Dominique Ziegler propose de solides arguments dans cette pièce policière et invite le spectateur à poursuivre la discussion après la représentation. Commencé avant les attentats de Charlie Hebdo, ce polar fait une entrée retentissante dans une actualité toujours plus ardente. Interview.

 

 

Votre fiction politique arrive à brûle-pourpoint, pensiez-vous que Genève puisse être une cible du terrorisme islamiste lorsque vous avez commencé à l’écrire?

Je n’y avais jamais pensé. Pour moi, Genève était à l’écart des problématiques postcoloniales et des guerres internationales. Sans doute me suis-je trompé. Quoiqu’il en soit j’ai situé mon intrigue en France. Pour La route du Levant, je me suis inspiré de deux livres en particulier: celui de Marc Trevidic (juge d’instruction au pôle antiterroriste du tribunal de grande instance de Paris), Terroristes, les sept piliers de la déraison, où il raconte les difficultés qu’a la fonction publique devant cette forme de menace relativement inédite, et Les Français djihadistes de David Thomson (reporter au service Afrique de RFI, journaliste à France 24) où la parole est donnée à des jeunes djihadistes engagés. J’avais envie de confronter ces deux points de vues, assez irréconciliables, et d’en faire un polar au style narratif, idéal pour traiter ce sujet. Ni pamphlétaire, ni moralisatrice, cette pièce met aux prises deux individus antagonistes aux tendances diamétralement opposées dans un pays emblématique de cette problématique sociétale: cette mystérieuse rupture radicale qu’opèrent ces jeunes Français avec leur société d’origine, se trouvant une identification avec une cause géopolitique lointaine telle que le djihad.

 

Qu’avez-vous pu voir de la propagande des groupes extrémistes comme Al-Qaïda ou Daech sur Internet?

Sur la terre sans loi d’Internet on trouve beaucoup de vidéos que j’appellerais "publicitaires": un discours jeune et charmeur, des effets visuels maîtrisés, des montages cut, jusqu’à des égorgements que je n’ai pas regardés, surtout destinés à faire peur à l’ennemi. Le discours des recruteurs séduit également en jouant sur des idéaux qu’on pourrait dire altermondialistes. Par exemple, j’ai vu une vidéo sur leur programme économique qui prévoit de sortir de la mainmise du dollar pour se mettre sur l’étalon or. Une alternative alléchante devant laquelle les discours gouvernementaux d’un Hollande ou d’un Valls ont bien peu de poids. Des valeurs mises en avant par une propagande digne des films de Ridley Scott, faits par des gens qui ont grandi dans ce contexte-là et qui retournent le mécanisme assimilé contre leur société d’origine.

 

Pourtant Internet offre également un outil sans précédent pour réunir les hommes dans le but d’abolir l’injustice, comme le fait AVAAZ.

Effectivement, Internet présente tout et son contraire, c’est le reflet de l’humanité. J’ai abordé cette diversité à travers ma pièce intitulée Virtual 21 en 2011. Pour La route du Levant, je me suis axé sur ce réel et mystérieux recrutement qui se fait sur Internet. S’il est si performant auprès des jeunes, c’est qu’il est naturellement le reflet de la solitude singulière dans laquelle ils se trouvent: enfermés dans leur maison comme dans une coquille, leur seul lien avec le monde réel est leur machine virtuelle. Les groupes islamistes nouvelle génération savent tirer parti du marketing qu’offre Internet en terme d’arme visuelle pour attirer des jeunes, un thème central dans l’échange qu’ont les deux personnages.

 

Ces sites de propagande sont accessibles par une simple recherche Google, comment l’expliquez-vous alors que certains Etats en restreignent l’accès à leur population?

En premier lieu je suis formellement pour la liberté d’Internet, et de toute manière, je ne crois pas qu’un Etat puisse vraiment le limiter. Cet outil a été développé par des génies de l’informatique, de plus en plus nombreux autour du monde. La France voudrait restreindre les connexions Wi-Fi personnelles non contrôlées, mais à mon avis c’est quelque chose d’impossible. Il y a toujours quelqu’un pour détourner les interdictions informatisées. Et avant de parler de la part de responsabilité d’Internet, n’oublions pas que la cause première est dans le dérèglement du monde.

 

Vous recommandez cette pièce aux jeunes dès 15 ans, une génération en proie au djihadisme. La faute à l’éducation ou au jeu Call of Duty?

L’éducation est un concept un peu vague; si on parle du système scolaire en Europe je pense qu’il n’est pas à mettre en cause ici, surtout si on le compare au manque d’écoles dans le Tiers-Monde. L’éducation familiale, influencée par les conditions socio-économiques ambiantes, peut, elle, avoir sa part de responsabilité suivant les cas. Mais je pense avant tout que les jeunes Occidentaux ne sont pas dupes du modèle civilisationnel dans lequel ils ont vu le jour, fondé sur le profit et la concurrence, triplé d’un racisme de plus en plus assumé de la part des forces politiques. On sous-estime clairement la colère et le mal-être des jeunes par rapport à une société mensongère et cela indifféremment dans tous les milieux sociaux. En inadéquation avec ce que la société leur propose – ou pas en ce qui concerne l’emploi par exemple, ils cherchent une cause à laquelle se rallier. Dans les années 70-80, le terrorisme était l’apanage de l’extrême-gauche, des groupes comme celui de Carlos ou de la Rote Armee Fraktion. Ces mouvements-là puis la soi-disant gauche, comme l’économie, ayant échoué, pouvait alors renaître l’utopie religieuse à travers la forme que nous lui connaissons actuellement. Car devant la pauvreté intellectuelle, affective et morale que la société occidentale leur présente, la misère effective des peuples moyen-orientaux fait écho au désespoir de certains jeunes. Olivier Roy a donné une définition de ce phénomène que je trouve tout à fait juste: «il ne s'agit pas de la radicalisation de l'islam, mais de l'islamisation de la radicalité».

 

Si les projets de ces deux hommes ne semblent pas aller dans le sens d’une amélioration de l’humain, le texte n’exclut pas une pointe d’humour.

Les rapports entre les deux hommes sont tellement conflictuels, que, paradoxalement, leur incompréhension mutuelle, comme leurs tentatives sincères ou tactiques de rapprochements ponctuels, créent parfois une sorte de décalage qui peut prêter à sourire.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

La Route du Levant, Théâtre du Grütli à Genève du 15 janvier au 04 février 2016.

Renseignements et réservations au +41.22.888.44.88 ou sur le site du théâtre www.grutli.ch

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