Publié le 07/12/2019 à 10:35

Othello monte sur le ring

«Ce qui m’intéresse, c’est comment les mots peuvent agir sur quelqu’un, comment ils peuvent devenir une arme pour manipuler. Des spectateurs ont fait le lien avec des récents cas de manipulation de l’information.»

 

Du 11 au 18 décembre, le Théâtre du Loup accueille I am not what I am. Cette retransposition de l’Othello de William Shakespeare proposée par le Rust Roest Kollectif replace l’action de la tragédie dans un vestiaire de boxe. Othello vient de remporter un combat. Son ex-entraîneur Iago, congédié va déchaîner sa rancune et sa haine. Pour le metteur en scène Sandro De Feo, le monde de la boxe n’est qu’un prétexte pour mieux permettre au texte de décocher ses uppercuts. Le verbe frappe mieux et bien plus fort que les poings dans cette production qui vise à porter le trouble et le flou là où cela fait mal.

Une distribution resserrée avec deux comédiens et une comédienne pour cinq rôle, et une musique électronique interprétée en direct contribuent à l’originalité de cette production, qui vise, selon Sandro De Feo «de chercher une simplicité à travers laquelle rendre au mieux ce texte, et surtout sa physicalité.»

 

 

Othello est le drame de la jalousie. C’est aussi ce qui vous intéressait en montant ce texte?

Ce qui m’intéresse, c’est comment les mots peuvent agir sur quelqu’un, comment ils peuvent devenir une arme pour manipuler. Les premiers retours que nous avons eu vont d’ailleurs dans ce sens, certains spectateurs ont fait le lien avec des récents cas de manipulation de l’information. Nous n’avons rien fait pour susciter des échos de fake news, mais, c’est quelque chose qui nous a été plusieurs fois rapporté.

 

Votre mise en scène a l’originalité de transposer Othello dans un univers de boxe.

Oui, et sans pour autant que le texte ne recourt aux mots d’aujourd’hui, ou ne cède à la trivialité. Nous avons au contraire opté pour un traduction du XIXe siècle de François-Victor Hugo. Le contraste peut d’abord surprendre, mais paradoxalement ce texte s’avère très concret. Universitaire, j’avais découvert le théâtre shakespearien au Globe de Londres, à l’occasion d’un voyage d’étude. Je ne comprenais pas un mot de ce qui se disait sur scène. Mais pour autant, les tenants et les aboutissants de ce qui était joué était limpide.

 

 

Donc, l’univers de la boxe…

La boxe est un prétexte. Nous ne voulions pas reproduire un combat sur scène, le cinéma s’y prête bien mieux que le théâtre, mais plutôt trouver une plateforme pour que la langue devienne coups de poing.

 

Que vous inspire dès lors un vestiaire de boxe?

C’est une antichambre, un lieu imprécis. On ne sait pas si on a le droit d’y entrer ou pas, comment s’y tenir. Ses contrastes résonnent avec le texte. Du lieu lui-même, nous donnons à voir une version minimale, une évocation. Nous avons beaucoup travaillé sur la scénographie et les éclairages, afin de pouvoir y emprisonner le protagoniste ou l’action.

 

 

Othello, boxeur, sait-il boxer?

Le comédien a suivi quelques cours. Surtout, nous avons bénéficié d’une adepte du full-contact pour reproduire, au fil de l’action, des postures, des attitudes. Un personnage qui glissera un conseil à l’oreille d’Othello fera penser à un entraîneur qui conseille un boxeur entre deux rounds. Nous avons aussi travaillé les déplacements dans le diagonale de la scène comme celle d’un ring. Mais on ne voulait surtout pas coincer le sens du texte là-dedans, ce qui est important, c’est ce qui se dit.

 

Vous optez pour une distribution et une temporalité resserrée.

Tout se passe en une nuit. Othello vient de remporter un combat qui semble important pour sa carrière. Et il va se retrouver entraîne dans une descente en enfer, entre Iago, son ancien entraîneur, congédié, et Desdémone, sa compagne. Nous sommes trois pour cinq rôles. Alain Borek est Othello. Marie Ripoll interprète Désdémone et Cassio. J’interprète Iago et Rodorigo. Ce dispositif de doublettes introduit un code de jeu qui crée du flou et de la confusion. Pour ma part, cela me permet de présenter Rodorigo comme un double un peu naïf de Iago. Et Marie Ripoll peut amener quelque chose d’androgyne à ses personnages. Cela, et le fait d’évoluer dans deux espaces de jeu nous permet d’évoquer la manipulation, dont les effets vont se manifester dans l’esprit d’Othello.
C’est le côté pervers de la manipulation, qui s’insère dans la vie de quelqu’un sans qu’on le remarque.

 

Ce texte est particulier pour vous, dans la mesure où vous avez consacré un travail de diplôme universitaire au personnage de Iago – que vous interprétez.

Oui, j’avais enquêté sur le personnage, sur ces antécédents – le personnage du vilain dans la littérature médiévale. Il dit très tôt au public ce qu’il va faire – il hait Othello et veut sa perte. Mais, en jeu, il faut presque qu’il soit le meilleur ami de tout le monde, dans la plus parfaite sincérité, pour presque effacer la nature qu’il montre d’emblée au public. Ce-dernier peut même l’oublier, et cela peut devenir dès lors très troublant.

Propos recueillis par Vincent Borcard

I am not what I am
Du 11 au 18 décembre au Théâtre du Loup

Rust Roest Kollectif, d’après William Shakespeare. Mise en scène de Sandre De Feo
Avec Alain Borek, Sandro De Feo et Marie Ripoll

Informations, réservations:
theatreduloup.ch

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