Marionnettes et écrivain mystère au TFM

«Dans le cas de R.A.G.E., c’est jouissif qu’un marionnettiste personnifie un auteur ayant lui-même manipulé une identité secrète»

 

S’il ne nous est pas possible de divulguer l’identité du héros de R.A.G.E. qui se jouera au Théâtre Forum Meyrin les 28 et 29 novembre, nous pouvons tous réfléchir à l’indice que nous propose le titre. R.A.G.E. sont les initiales – certes en désordre – d’un célèbre écrivain. Lui-même a toujours aimé masquer son identité, tromper son monde. Il est à propos que ce spectacle lui rende hommage en gardant le secret…

Notre auteur mystère prendra vie sous la double forme d’un acteur et d’une marionnette. Il faut remercier pour ce pertinent dédoublement Les Anges au Plafond. Basée en France, cette Compagnie de marionnettes vient pour la deuxième fois de l’année à Genève. Les spectateurs ont déjà pu se délecter du surprenant White Dog au Théâtre des Marionnettes de Genève en octobre. C’est maintenant au théâtre meyrinois que les marionnettes de papier s’installent pour deux soirées entre l’intime et le politique, tout en poésie.

Fondateurs de la Cie avec Camille Trouvé, Brice Berthoud a co-écrit le spectacle et incarnera le mystérieux R.A.G.E. Le comédien-marionnettiste nous distille des indices sur cette identité mystérieuse. Mais pour résoudre l’énigme, il faudra se rendre au théâtre!

 

Pour R.A.G.E., vous vous êtes basé sur la vie de cet écrivain tout en empruntant à ses romans. Comment avez-vous écrit ce spectacle?

Chez nous, l’écriture textuelle vient après la création des images et de la musique car nous faisons du théâtre d’objet. Quand il a été temps d’écrire, nous avons puisé le plus possible dans les romans de cet auteur. Nous avons eu envie de raconter sa vie en menant une enquête avec le public sans dévoiler son identité. C’est quelqu’un qui a souffert des étiquettes qui lui ont été attribuées et nous ne voulions pas que les spectateurs arrivent avec des préjugés. Il est encore vu comme un artiste moraliste qui aimait trop se mettre en scène dans ses romans. On oublie qu’il n’a écrit qu’une autofiction déclarée et une autobiographie. L’impression persiste qu’en ayant lu deux de ses livres, on connaisse tout de son œuvre. Pourtant, comme les grandes figures de l’Histoire, c’est un personnage que tout le monde connaît de manière superficielle mais que personne ne connaît bien.

Nous commençons par raconter la vie de ce gamin de sept ans qui quitte la Pologne avec sa mère, traverse toute l’Europe de l’Est et arrive en France. Au fur et à mesure que l’histoire se développe, nous donnons des indices au public pour qu’arrivée au milieu du spectacle, toute la salle sache qui est ce personnage.

 

L’histoire portera sur la mystification de l’identité de cet homme mais aussi sur son rapport à sa mère.

La première partie débute avec un enfant qui porte un amour incommensurable à sa mère et vice-versa. Très vite, elle lui met dans la tête une feuille de route pour sa vie dont l’ingrédient principal va l’aider à traverser toutes les difficultés. C’est l’idée de pouvoir choisir la fiction lorsque la réalité devient trop dure à supporter. Selon ce raisonnement, il y a dans la fiction des composantes aussi réelles que dans la vraie vie. L’auteur s’est beaucoup amusé avec cela, il est célèbre pour avoir mis en place une mystification autour de son identité. C’est quelqu’un qui a toujours voulu être neuf. Sa réflexion était la suivante: «puisque l’on dit que je fais toujours la même chose, je vais écrire sous pseudonyme». Il en a eu quatre et a fait preuve d’une intelligence diabolique avec cette question de l’identité. Comme lorsqu’il sort trois romans – un sous son vrai nom et les autres sous deux pseudonymes différents – uniquement pour que l’on découvre un de ses alias sans soupçonner qu’il puisse y en avoir un deuxième!

Nous avons voulu raconter les étapes qui ont fait qu’il est devenu celui que l’on connaît. Dans la deuxième partie du spectacle, nous révélons la mystification et nous perdons intentionnellement le public afin qu’il se demande qui est réellement qui dans la mise en scène de la vie de cet auteur.

 

 

Dans ce spectacle, le marionnettiste est loin d’être invisible pour le public, c’est un acteur à part entière et vous jouez de sa relation à la marionnette. En quoi est-ce intéressant pour la narration?

Nous mettons l’objet en avant, comme l’auteur mettait sa fausse identité en avant. Le marionnettiste montre la manipulation au public, on voit que c’est lui qui parle mais cela n’empêche pas de croire en la marionnette et sa magie. La force de l’objet est de pouvoir raconter ce que l’humain ne pourrait pas, soit grâce à sa forme métaphorique, soit grâce à son rapport au manipulateur. C’est ce qui donne une profondeur au personnage. Dans le cas de R.A.G.E., c’est jouissif qu’un marionnettiste personnifie un artiste ayant lui-même manipulé une identité secrète. Nous verrons la marionnette se révolter contre son maître et reprendre le pouvoir.

 

 

Dans la même logique, le travail du bruiteur est délibérément exposé au public. Est-ce un parti pris de montrer l’envers du décor?

Toujours. Toute la technique est à vue, le bruiteur, le deuxième musicien mais aussi le régisseur plateau qui tire les fils de cette histoire et bouge les décors. Rien n’est caché. Nous aimons jouer avec l’idée que le public peut faire son cadrage selon ce qu’il a envie de voir ou de ne pas voir. Il est son propre metteur en scène.

 

Comment utilisez-vous le papier, matériau de prédilection de la Compagnie, dans cette scénographie?

Comme une matière qui raconte. Depuis le début de l’aventure des Anges au Plafond, nous travaillons avec le papier comme forme métaphorique de l’humain qui, comme le papier, se plie et se déchire. Les deux sont fragiles mais peuvent aussi être extrêmement solides. Le spectacle portant sur un écrivain, nous utilisons le papier comme la page blanche qu’il peut rencontrer, celle d’un livre imprimé ou d’un carnet de notes. Nous l’utilisons donc comme matière mais aussi comme support d’ombres. Nous jouons avec ses défis et les spectateurs nous disent souvent qu’ils sont étonnés que le papier ne se soit pas déchiré durant telle ou telle manipulation. La moitié du temps de travail du marionnettiste est passée dans l’atelier où nous recherchons ces défis techniques. La matière a un sens en elle-même et c’est dans ces moments que nous nous demandons laquelle va pouvoir exprimer le mieux un personnage, une émotion. C’est un grand plaisir de passer de l’atelier où se construit l’histoire au plateau où on la raconte.

 

Propos recueillis par Jessica Mondego

 

R.A.G.E. de Brice Berthoud et Camille Trouvé (Cie Les Anges au Plafond) est à voir au Théâtre Forum Meyrin les 28 et 29 novembre 2017.

Informations et réservations au +41.(0)22.989.34.34 ou sur le site du théâtre www.forum-meyrin.ch

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