Publié le 04/03/2016 à 18:44

Les «songs» de Brecht, effet détonateur

«Avec Dario Fo, ceux qui vont vers la marge et sont dans la plus grande précarité basculent vers l’illégalité. Chez Brecht, ils y sont déjà, et certains depuis plusieurs générations»

 


Il y a souvent de la joie dans les mises en scène de Joan Mompart. Toujours en tournée, son irrésistible baron de Münchhausen revisité par l’auteur Fabrice Melquiot à la rentrée ne le dément pas. Aujourd’hui, c’est à Brecht et Weill que s’attèle le metteur en scène d’origine catalane sur le plateau de la Comédie, où il montait déjà avec brio On ne paie pas, On ne paie pas de Dario Fo, en 2013. Accompagnés d’une dizaine d’interprètes sous la direction musicale de Christophe Sturzenegger, une belle brochette de comédiens-chanteurs campe avec allégresse l’univers impitoyable de cet Opéra de quat’sous fracassant. Une grande fresque dépeignant un monde peuplé d’êtres précaires autant que les ravages du grand capital, étrangement actuelle près d’un siècle plus tard. Les «songs» y font l’effet d’un détonateur. La pièce est à voir jusqu’au 20 mars.

 

 

Vous montez aujourd’hui L’Opéra de quat’sous à la Comédie. Cet «opéra pour mendiants» nous plonge dans les bas-fonds de la société londonienne, à Soho. La pièce date de 1928, peu de temps avant le krach boursier. Vous y aviez auparavant créé On ne paie pas, on ne paie pas, de Dario Fo, qui décrivait une certaine misère sociale en Italie. Ce n’est donc pas tout à fait le fruit du hasard si l’on vous retrouve ici avec Brecht?

Au moment de monter la pièce de Dario Fo, j’avais été frappé par un événement de l’actualité en Espagne, en l’occurrence en Andalousie. Des vols de marchandises avaient eu lieu dans des supermarchés pour pouvoir ensuite être redistribuées à ceux qui étaient dans le besoin, ce que Dario Fo appelle un «acte de désobéissance civile». A Turin, en 1973, il s’était produit un peu le même phénomène avec l’auto-réduction des loyers. J’ai voulu «européaniser» le contexte et le mettre en écho avec le nôtre. Il y a effectivement une continuité avec l’œuvre de Brecht, qui décrit ce qui se passe dans les limbes de la société. D’autant que Fo détourne le genre de la comédie bourgeoise et la mécanique du vaudeville. Brecht, lui, déboulonne les codes de l’opéra. Avec Fo, ceux qui vont vers la marge et sont dans la plus grande précarité basculent vers l’illégalité. Chez Brecht, ils y sont déjà, et certains depuis plusieurs générations.

 

Ces deux pièces s’inscrivent dans une forme de théâtre politique qui possède en même temps une veine comique…

J’ai toujours regretté que le théâtre politique prenne un ton sentencieux, que tout devienne gris, grave. Quel meilleur outil pour désarmer le cynisme que le rire ou le plaisir? Le nerf de la guerre est dans le détonateur d’un «song».

 

Vous aviez d’ailleurs fait jouer Brigitte Rosset dans On ne paie pas, on ne paie pas. On la retrouve dans L’Opéra de quat’ sous aux côtés de Thierry Romanens, lui aussi humoriste. Avez-vous donc souhaité affirmer le comique de l’œuvre par leur présence sur scène?

Tous deux possèdent une certaine irrévérence dans l’humilité, qui sert l’œuvre par l’être au-delà du faire. Ce qui dénote de très belles qualités humaines. Comme je le dis souvent à mes interprètes, le travail doit partir des comédiens, des points faibles et des forces de leurs personnages. Pour se sauver, les personnages de Brecht vendraient leur mère! On doit aimer ces rôles-là pour toutes leur faiblesses. Ici il s’agit de l’exploitation de l’homme par l’homme. C’est profondément humain, même si c’est blâmable. Il faut aimer ces personnages pour pouvoir mieux les représenter, et finalement les comprendre. Peut-être une part de conscience se produira-t-elle ainsi? Tel était le souhait éminent de Brecht je crois.

 

 

Brecht entendait démonter la morale, prenant le parti de l’amoralité. Chez lui, l’affrontement entre le bien et le mal s’opère entre deux clans, même s’ils sont tous deux représentatifs des plus démunis que l’on aurait pu croire soudés. Le camp des mendiants mené par Peachum s’oppose à celui des voleurs, menés par Mackie.

Tout se déroule dans les marges de la société. Mais l’intelligence de Brecht est là. On n’a qu’à suivre son génie dans le montage de la pièce. Car le comportement de ses personnages correspond finalement à celui du grand capital. C’est ce que dit Mackie, interprété par François Nadin, à la fin. On lance une OPA et on balance des gens à la rue. C’est aussi grave que de les voler. On leur vole d’ailleurs quelque chose de bien plus précieux que l’argent. Et au fond, fonder une banque ou en cambrioler une? Qu’est-ce qui est le plus grave? C’est une question rhétorique à laquelle il n’y a pas de réponse. Brecht a tiré un lien avec notre économie qui fonctionne finalement sur le modèle de l’exploitation de l’homme par l’homme, une notion d’une simplicité extrême. Jean-Paul Curnier, un philosophe français non dépourvu d’humour, faisait observer que Bush n’avait lu que quatre livres, et qu’il s’en vantait. Ce n’est effectivement pas très compliqué de faire fonctionner le capital… Ce qui est compliqué, c’est de le contredire!

 

Ce que fait si bien Brecht à sa manière?

Brecht nous rend sensibles à ces comportements amoraux dans les couches les plus pauvres de la population, qui correspondent en quelque sorte à un mode de fonctionnement que nous avons tous adopté. Se sauver soi-même, moi d’abord, et si possible moi tout seul, ce qui est représenté au plateau. Mais parler des gens dans la précarité, c’est aussi aborder la façon dont on les laisse dans cette condition. Ces soixante-deux personnes possédant les deux tiers de la fortune mondiale pourraient très bien œuvrer de manière à ce que les problèmes mondiaux s’allègent. Le génie de Brecht, c’est d’arriver à évoquer ce constat en détournant l’opéra. Dès qu’on chante, on déraisonne: on déconnecte d’une certaine défense et on active une pensée. C’est ce qu’il dit lui-même. On arrive très bien à offrir au spectateur ce qu’il veut voir, ce que Brecht appelle le théâtre «culinaire» ou de consommation, et en même temps ce qu’il ne veut pas voir, pour l’inviter à réfléchir à ce qui l’entoure. Le théâtre, c’est cela: le pays du doute, du questionnement. Brecht réussit à nous donner des outils concrets de mise en doute avec une brillance et une force incroyables.

 

Propos recueillis par Cécile Dalla Torre

 

L’Opéra de quat’sous, jusqu’au 20 mars à la Comédie de Genève.
Renseignements et réservations au +41 22 320 50 01 ou sur le site www.comedie.ch

 

Le spectacle sera ensuite en tournée:
Le 23 mars 2016 - Spectacles Français à Bienne
Du 31 mars au 14 avril 2016 - Théâtre 71 Scène Nationale de Malakoff à Paris
Les 22 et 23 avril 2016 - Théâtre du Crochetan à Monthey
Les 26 et 27 avril 2016 - Nuithonie-Equilibre à Fribourg
Du 2 au 4 mai 2016 - Les 2 Scènes – Scène Nationale de Besançon
Le 10 mai 2016 - Le Reflet, Théâtre de Vevey
Le 24 mai 2016 - Théâtre de Corbeil-Essonnes

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