Publié le 25.02.2026
Pièce inédite et en création de Rémi De Vos, l’un auteurs français le plus joué dans son pays Cléopâtre est à découvrir en création dans une mise en scène signée de l’Anglais Dan Jemmett, du 6 au 23 mars au Théâtre Am Stram Gram (Genève). De 9 à 109 ans!
Le nom de la Souveraine fantasmée est un réceptacle d’images toutes faites: la beauté, César, Marc Antoine, la chute, le serpent.
Pour cette création, le metteur en scène anglais Dan Jemmett choisit de s’écarter du décor convenu.
Plutôt que de rejouer la légende, il s’agit de la dégager des clichés pour retrouver la femme d’État, redoutable et imbue de pouvoir.
D’abord, la stratège voyant que l’alliance avec Rome est une question de survie pour l’Egypte. Ensuite la polyglotte et la savante. Plus connue que la pharaonne visionnaire Hatchepsout, Cléopâtre est prise dans un monde d’hommes, où la parole féminine dérange.
L’écriture avance par scènes brèves, claires, rythmées, qui rendent lisibles les rouages du pouvoir et la mécanique de la propagande. La pièce laisse affleurer une ironie plus sombre: les figures se fissurent, les stéréotypes se retournent.
Au plateau, Cléopâtre circule entre les comédiennes. Elle en devient présence multiple plutôt qu’icône figée. Le dispositif imaginé - un espace qui tient du musée et de l’atelier, où les objets s’animent et révèlent leur part de théâtre - revendique une fabrication artisanale proche du théâtre de marionnettes.
On démonte les images pour mieux comprendre comment elles se construisent. Dan Jammett est un maître ludique et affuté en déconstruction de grandes figures théâtrales. Comme en témoignent notamment Presque Hamlet avec Gilles Privat et Ubu déchaîné avec Eric Cantona, vus par le passé au Théâtre de Carouge.
Entretien avec Dan Jemmett
Comment ce projet a-t-il vu le jour?
Dan Jemmet: Joan Mompart, le directeur d’AmStramGram a réalisé la commande du texte à Rémi De Vos. On se connaissait tous les trois, et c’est Joan qui a créé le lien et a eu l’idée de nous demander de collaborer sur le projet.
Pour ma part, j’ai découvert l’écriture de Rémi De Vos grâce au comédien Hervé Pierre, avec qui j'ai travaillé à plusieurs reprises. Il m'a parlé de Tachkent, une comédie noire ancrée dans le milieu du théâtre que j’ai mise en scène.
Il y a chez Rémi quelque chose qui rappelle les auteurs jacobiens* que j'affectionne - Middleton, Webster, Ford – cette façon de ne pas avoir peur de mettre en lumière ce qui est un peu sale chez l'être humain, les impulsions, le pouvoir.
La finesse de son écriture, l'acuité de son regard sont frappantes.
Pour travailler sur la figure de Cléopâtre, plutôt que de revenir à Shakespeare - que j'ai déjà beaucoup exploré, de Presque Hamlet à Macbeth (The Notes) en passant par La Comédie des erreurs, j'ai été passionné par la collaboration avec Rémi De Vos.
A l’origine, il y a le souhait d’une pièce pour quatre comédiennes, de trois générations différentes, qui développe un portrait de la dernière reine d'Égypte sortant des clichés habituels.
On peut songer à la réussite politique de Cléopâtre, son talent pour les langues, ses réalisations en tant que mathématicienne et chimiste – des aspects relativement peu connus de sa personnalité. Rémi est parti de là.
Ce qui me frappe? La clarté dramaturgique. La pièce est très accessible, presque pédagogique, sans jamais sacrifier la complexité politique.
Rémi a fait le choix d'une structure épique fragmentée. En témoignent des scènes courtes qui s'enchaînent rapidement. Et ce personnage d'Apollodore commentant régulièrement l'action, un peu comme un chœur antique.
C'est une forme qui sert un projet: rendre lisibles les mécanismes du pouvoir, la construction de la propagande, la disqualification systématique de la parole féminine. Mais cette simplicité apparente cache une grande subtilité.
J'ai déjà travaillé un texte de Rémi, je sais qu'il ne livre pas ses secrets tout de suite. Il faut trouver le registre juste, comprendre ce qu'il veut vraiment dire. C'est ce qui rend le travail passionnant et vertigineux à la fois.
C'est un défi que l’auteur nous a lancé. Il nous obligeait à imaginer une distribution où Cléopâtre serait une figure partagée, une sorte d'archétype que chacune incarnerait à son tour.
Cela crée une distance, un second degré.
On découvre quatre femmes en train de rejouer cette histoire, de s'approprier cette figure, de critiquer ces hommes de pouvoir - César, Marc Antoine, Octave - en montrant qu'elles sont en train de fabriquer du théâtre avec leurs codes.
Il y a une réalité historique que la pièce rappelle: nous sommes dans un monde dominé par les hommes, où la parole des femmes est constamment disqualifiée.
À Rome, il est jugé scandaleux qu'une femme donne des ordres et parle en public.
Cette dimension est au cœur de la pièce. Avoir quatre femmes sur le plateau, c'est une façon de rendre cette question sensible, concrète.
La dimension féministe du projet, elle naît de leur présence, de leur sensibilité, de leur regard sur certains moments du texte.
Nous avons conçu un espace un peu inhabituel, situé à mi-chemin entre un musée et un entrepôt. Des curatrices réceptionnent de grandes caisses de transport, fraîchement arrivées, qui contiennent des artefacts précieux destinés à une exposition sur Cléopâtre.
Au fur et à mesure du déballage, les objets les intriguent, les fascinent.
Et puis, peu à peu, ces artefacts prennent vie.
C'est que ce ne sont pas des objets ordinaires : ce sont des objets magiques. Et les objets magiques peuvent parfois prendre des formes étranges et merveilleuses.
L'idée m'est venue il y a longtemps, bien avant le film La Nuit au musée que j'ai vu avec mes enfants.
Je voulais écrire un livre pour enfants sur un musée archéologique qui prend vie la nuit. À mes yeux, c'est un imaginaire archétypal.
Entre la conservation, l'institution, le pouvoir culturel, on rêve d'un espace plus ludique, plus poétique, où l'imagination est sollicitée plutôt que le savoir constitué.
Et c'est exactement ce que nous faisons au théâtre: nous ouvrons un espace poétique pour multiplier les interprétations possibles autour de cette figure de Cléopâtre.
Nous travaillons avec les objets, les accessoires, les bouts de costumes qui sont emblématiques de notre perception de Cléopâtre. Tout ce que les films, les peintures, les expositions ont construit comme images depuis des siècles.
Et nous essayons de les démonter d'une manière artisanale, de montrer comment ils sont fabriqués.
Les curatrices, sur scène, ont des costumes sobres, un peu branchés - on imagine qu'elles ont fait une thèse en histoire de l'art et ont un bon job dans un musée.
Et par-dessus, elles ajoutent des bouts d'accessoires, un casque de guerrier, une couronne, pour signifier un personnage. C'est une façon de projeter sur elles ce qu'on veut, comme sur une toile blanche. Le jeu d'actrice fait le reste.
Chez Rémi, tout va très vite. La bataille est réduite à l'essentiel, et c'est Apollodore qui raconte ce qui s'est passé.
Au théâtre, il n’y a évidemment pas les moyens du cinéaste Joseph Leo Mankiewicz et ses quatre heures de film sorti en 1963 avec Elizabeth Taylor dans le rôle de Cléopâtre VII*** et Richard Burton incarnant Marc Antoine.
Ce long-métrage évoque la propension de la Reine d’Egypte d’assurer systématiquement et politiquement son pouvoir d’attraction par l’image et une mise en scène fastueuse. Une dimension que reprend Rémi De Vos dans sa pièce.
Je préfère travailler avec des objets, des accessoires, des marionnettes. Nous allons introduire la bataille de manière simple, presque schématique, avec des bateaux miniatures, des grappins, des rostres en bronze.
Octave sera cette poupée ventriloque, un peu inquiétante, manipulée par une des comédiennes. Cela insuffle un côté populaire, un peu grotesque, qui me plaît. Et cela permet de montrer la fabrication même du théâtre.
Eric, c'est une évidence. Il y a chez lui une présence, une puissance, une espèce de méchanceté naïve qui est parfaite pour Ubu. Et puis c'est un garçon intelligent, sensible, avec qui le travail a été une joie.
Mais le spectacle a été mal reçu en France par une partie du milieu théâtral. On nous reprochait de faire du populisme, de choisir une star du foot.
Pourtant, pour moi, c'était naturel. Je viens d'une culture populaire. J'ai grandi dans un village près de Cambridge et joué au foot jusqu'à un certain âge. Mes parents étaient acteurs, alors j'ai baigné dans les textes et la poésie.
Mais mon père allait au pub tous les soirs et je l'accompagnais à 15 ans. Pour moi, il n'y a pas de différence entre le foot et la poésie. Les deux font partie de la vie. Et le théâtre doit parler de la vie.
Oui, c'était une façon de décaler le regard, de passer par la petite porte pour mieux apprécier le texte.
Le Nile Club, ce bar d'une petite ville du Nord de la France, avec ses perles de rideaux chatoyants, son zinc collant, son esthétique un peu kitsch et claustrophobe. Et Tony, ce gangster des faubourgs, qui tombe amoureux de Cleo, la chanteuse de cabaret.
C'était une transposition, mais le texte de Shakespeare était toujours là, caché comme des diamants dans la boue. Je crois beaucoup à ces décalages temporels, à ces collisions d'univers.
Cela permet de déconstruire les clichés, les examiner de près et les faire jouer les uns contre les autres.