Itinéraire d'une génération dépossédée

«En tant qu’artistes, nous avons besoin de nous défocaliser, pour tenir le coup et voir les choses d'une manière plus neutre, un peu plus calme, peut-être avec un peu plus d'humour.»

 

Après les États-Unis qui ont nourri les spectacles Highway et Angels, Cosima Weiter et Alexandre Simon ont posé leur regard sur la société en Angleterre. Pendant des mois, ils arpentent le nord-ouest de l’Angleterre, et réalisent à quel point le système social et politique a dépossédé et marginalisé les travailleurs. Comme toujours dans leur travail, ils mènent de nombreux entretiens dans lesquels des thèmes reviennent, comme la perte du travail ou la disparition de cités de logements sociaux. Ce sont souvent les premières étapes d'un processus de déchéance. Ils ont donc souhaité rendre la parole à ces laissés-pour-compte dans Royaume, un spectacle multidisciplinaire entre théâtre, musique et image, présenté au Théâtre du Loup à Genève du 15 au 26 mars. À travers une fiction, celle des retrouvailles et de l'errance de deux vieux amis, Ella (Claire Deutsch) et Alan (Pierre Moure), Cosima Weiter et Alexandre Simon interrogent la notion de dépossession dans une Angleterre imaginaire, reflet de l'évolution de nos sociétés. Interview croisée.

 

 

Pour chacun de vos spectacles, vous vous immergez totalement dans un pays et une culture. Comment avez-vous atterri en Angleterre?

Alexandre Simon: Nos précédents spectacles parlaient des États-Unis, et nous trouvions qu'il y avait un lien avec l'Angleterre, sans que cela soit forcément très intellectualisé. Nous sommes très préoccupés par l'évolution de la société et nous avons l'impression que l'Angleterre est très en avance sur ce système économique écrasant dans lequel on vit. D'un point de vue plus personnel, cela m'intéressait d'aller dans un endroit où l'histoire de la musique est importante parce que je suis passionné de musique.

Cosima Weiter: J'avais souvent voyagé en Irlande et en Écosse, mais bizarrement je n'avais jamais mis les pieds en Angleterre. J'étais très curieuse de ces Européens (qui n'en sont plus) de l'autre côté de la Manche. J'ai l'impression que la culture anglaise est très différente de la nôtre alors que nous sommes si proches. Il y avait aussi une culture plus livresque qui m'intéressait beaucoup et que j'avais envie de creuser. Ce qui est frappant, c'est que la littérature comme le cinéma d'Outre-Manche sont très marqués par les préoccupations sociales alors qu'au contraire, la société anglaise n'a visiblement pas misé sur le social depuis Thatcher.

 

Qui sont Ella et Alan, les deux protagonistes principaux?

C. W.: Ils sont inspirés des personnages de Ceux du Nord-Ouest, roman de Zadie Smith. Ella et Alan ont tous les deux grandi dans la même cité de logements sociaux, ils sont issus de milieux très modestes. Au lycée, ils étaient deux élèves brillants, chacun à leur manière. Ella à force de travail, et Alan à force de don, de charme et de charisme. Elle a continué ses études et mené à bien une carrière d'avocate, tandis que lui s'est arrêté parce qu'il n'avait pas envie de jouer le jeu de la société, de faire des compromis. Quand ils se rencontrent, ils ne sont pas vus depuis l'adolescence. Ces retrouvailles vont les ramener à leurs rêves de jeunesse et leur donner l'énergie de suivre leur voie au plus juste.

 

Pour la première fois, vous avez imaginé une histoire tirée des entretiens que vous avez menés. Quand est arrivée la fiction?

A. S.: Dans nos spectacles, nous ne faisons jamais de documentaire. Dans Angels, par exemple, nous avions imaginé des monologues écrits sur la base de plusieurs témoignages, mais il n’y avait pas d’histoire. Pour Royaume, nous voulions un fil rouge. À chaque fois, nous avons envie de changer de forme, de manière de penser. Quand on commence un projet, nous sommes toujours dans une zone où l'on ne sait rien. On part en Angleterre, on fait des photos, on prend des notes, on écoute de la musique, on lit des livres, tout est très flou… Nous partons de rien, c'est assez vertigineux. Pour la fiction, l'idée est venue avant de faire les entretiens, et les personnes ont été choisies pour nourrir le récit, il fallait que l'on sache de quoi on allait s'entretenir. Le synopsis était écrit mais a été dirigé par des rencontres incroyables. Par exemple, l'idée de traiter des cités en Angleterre est venue alors que je faisais mes recherches sur la musique à Manchester. Je me suis rendu compte que, si ce lieu est devenu un milieu musical aussi important, c'est parce qu'il y avait la cité de Hulme Crescent où les habitants payaient peu ou squattaient. Quand on est un jeune musicien, il faut pouvoir faire de la musique tous les jours et cette cité dans laquelle on pouvait vivre avec presque rien le rendait possible. Ce fait social et architectural a permis l'émergence de cette scène. Si l'on avait rencontré d'autres personnes, les thèmes auraient probablement été différents.

 

 

Vous avez choisi de traiter du thème de la dépossession. À quels niveaux s'exprime-t-elle?

A. S.: En ce qui me concerne, cette dépossession est le fruit d'une société qui prive les gens de leur travail ou de leurs connaissances pour faire un maximum de profit et sans leur offrir de solution à la place. On est dans une société dans laquelle on fait des études pour être typographe et, allez savoir pourquoi, chacun se débrouille tout seul avec son ordinateur et le typographe n'existe plus. C'est un exemple parmi d'autres mais qui est très visible dans le cas de l'Angleterre.

C. W.: Nous n'avons pas rencontré de travailleurs des mines ou des aciéries qui ont perdu leur travail, mais leurs fils. Ce qui est apparu lors de ces entretiens est que, malgré les difficultés, il y avait une culture de la solidarité qui n'existe plus aujourd'hui. On vit dans un individualisme terrible, et je pense que c'est le grand danger de notre société. Chacun se retrouve seul, dans une difficulté insurmontable.

 

L'Angleterre que vous présentez dans Royaume est un lieu imaginaire. L'histoire pourrait-elle se passer ailleurs?

A. S.: En tant qu'artistes, nous avons besoin de nous défocaliser, pour tenir le coup et voir les choses d'une manière plus neutre, un peu plus calme, peut-être avec un peu plus d'humour. Mais nous ne voulons surtout pas que le public se dise en voyant Royaume que la situation est meilleure en Suisse qu’en Angleterre ou aux États-Unis. C'est faux. Aux États-Unis, le système est libéral et chacun est libre de faire ce qu'il veut pour gagner de l'argent. Les Américains n'ont jamais été éduqués dans l'idée que l'État va s'occuper d'eux, alors ils se prennent en main. Dans notre travail, nous sommes des éponges: on lit les journaux, on parle avec les gens, on observe le monde. Je crois que si l'on n'est pas fermé dans sa bulle, on est tous dans le même état de contestation. Mais notre but est de faire des spectacles, nous posons des points d'interrogation à travers une forme et une esthétique.

C. W.: En regardant ce qu'il se passe au supermarché, je constate que de plus en plus de gens remplissent leurs caddies de denrées à 50%, avec des produits bas de gamme. Ces scènes m'ont inspiré un solo d'Ella où elle dit: "Toute ma vie, j'ai vu ma mère acheter des produits à 50%, et j'avais l'impression que ce n'était pas une vie, c'était une demi-vie, une vie marquée quotidiennement par le manque d’argent".

 

Les images vidéos ont une grande importance dans Royaume. Quelles ont été les étapes de création?

A. S.: Nous avons d'abord fait des repérages photographiques dans le nord de l'Angleterre et Londres. Nous avons ainsi défini le territoire qui serait celui d'Ella et Alan. Nous avons fait des essais au Théâtre du Loup en projetant les photos pour vérifier les proportions. Un scientifique de Cambridge nous a donné des règles de compréhension pour pouvoir être juste par rapport à l'horizon pour que les acteurs n’aient pas l’air de nains ou de géants par rapport à l’image projetée. Nos derniers séjours en Angleterre ont été consacrés au tournage.

 

Comment s'est passée la collaboration avec Denis Rollet qui a créé la musique?

C. W.: Dans nos spectacles, certaines choses passent par le texte, l’image et la mise en scène, d'autres par le son. Nous connaissions le travail de Denis Rollet et apprécions sa manière abstraite de traiter le concret. C’était pour nous la juste distance au réel que nous souhaitions avoir pour Royaume.

A. S.: On construit du sens avec la musique et Denis a très vite été à l'écoute de nos propositions. Il faut aussi ajouter qu'avec ce spectacle, nous avons vraiment réfléchi au langage du cinéma. Denis a aussi fait du cinéma et se nourrit beaucoup de l'image. Avec lui, nous voulions penser au traitement du son dans le cinéma.

 

Propos recueillis par Marie-Sophie Péclard.

 

Royaume, une pièce de Cosima Weiter et Alexandre Simon à découvrir au Théâtre du Loup à Genève du 15 au 26 mars 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.301.31.00 ou sur le site www.theatreduloup.ch

Biennale Out Of The Box 2017L’Orchestre de Chambre de Genève - Saison 17/18