Inédit: Ascanio à l’Opéra des Nations

«Ascanio pourrait être décrit comme une sorte de comédie musicale avant l’heure, car on y trouve une incroyable énergie collective»

 

Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion de voir une œuvre de maître renaître de ses cendres. C’est pourtant cela exactement que la Haute école de musique de Genève et le Grand Théâtre rendent possible les 24 et 26 novembre prochains à l’Opéra des Nations. L’opéra Ascanio, composé par le célèbre Camille Saint-Saëns, n’a en effet jamais été joué dans son intégralité et reste inconnu des scènes depuis 1921. Un drame lyrique dont la trame, basée sur des personnages réels du XVIe siècle, est aussi finement ciselée que l’art produit par l’orfèvre Benvenuto Cellini et son disciple Ascanio à la cour du roi François Ier.

Guillaume Tourniaire, chef d’orchestre et instigateur de cette création, nous éclaire sur une composition mêlant clins d’œil savants et sublimes mélodies.

 

Comment êtes-vous devenu chef d’orchestre?

Je suis originaire de Provence et suis arrivé à Genève à 17 ans, après avoir passé mon baccalauréat. J’ai étudié le piano et la direction à la Haute école de musique de Genève. J’ai ensuite eu la chance de devenir pianiste et chef de chœur au Grand Théâtre, où j’ai pu diriger mes premières représentations lyriques. Avec l’envie de voler de mes propres ailes, je suis également allé vivre à Venise pour travailler au théâtre La Fenice, et j’ai occupé le poste de directeur musical de l’Opéra d’État de Prague. J’ai saisi l’opportunité d’enregistrer un disque à Melbourne pour Hélène, un opéra de Saint-Saëns encore inédit à l’époque. Suite à cela, j’ai été engagé plusieurs fois à Melbourne et à l’Opéra de Sydney. J’ai toujours été attiré par la voix. C’est donc l’opéra qui m’a absorbé le plus.

 

Pourquoi ce choix de monter Ascanio?

Suite à mon travail de direction d’Hélène, je me suis plongé dans l’univers lyrique de Saint-Saëns, qui est immense. On ne connaît bien que Samson et Dalila, mais Saint-Saëns a en fait écrit treize opéras. Ce répertoire n’est pas du tout défendu ni joué. Quelques-uns ont été créés, mais pas tous. En lisant ce magnifique répertoire, l’un des opéras est sorti du lot: Ascanio, que j’ai lu et relu pendant des années. L’idée est née il y a une année à Genève, de l’envie de faire un projet symphonique avec l’orchestre de la HEM. Comme je suis passionnée de musique inédite et de redécouvertes, j’ai proposé de faire cette partition. J’ai également parlé au Grand Théâtre de ce projet de première absolue, et il s’est rallié à ma proposition.

La distribution est très belle. Six personnages sont absolument titanesques à chanter, et requièrent des chanteurs tout à fait confirmés sur le plan technique. Ceux-ci font tous de belles carrières internationales, mais sont aussi francophones. Six autres plus petits rôles sont incarnés par des étudiants de la Haute école de musique. Le chœur sera composé du chœur du Grand-Théâtre et d’une vingtaine de chanteurs de la HEM pour renforcer les effectifs. Évidemment, tout cela accompagné de l’orchestre de la HEM.

 

Ascanio n’a plus été monté depuis la mort de Camille Saint-Saëns, c’est-à-dire depuis près d’un siècle. Quel défi cela représente-t-il?

Je ne sais pas si on peut parler de défi. L’envie provient d’un intérêt musical pur. Quand on mentionne Samson et Dalila, on pense automatiquement à la sublime mélodie de «Mon cœur s’ouvre à ta voix», que tout le monde connaît car elle fait partie du répertoire universel, au même titre que certains autres tubes de musique classique. Mais il reste dans le répertoire de Saint-Saëns des moments de musique extraordinaires à découvrir. C’est aussi notre responsabilité, en tant que musiciens, d’éveiller la curiosité et l’intérêt du public pour la musique oubliée.

Créer Ascanio est un challenge plutôt d’un point de vue éditorial. Il a fallu faire des recherches à la Bibliothèque nationale de France et à bibliothèque de l’Opéra de Paris. Ascanio a été créé en 1890, mais de façon très partielle. Saint-Saëns n’a d’ailleurs pas assisté aux représentations, par déplaisir, parce qu’on avait remanié son œuvre. A l’époque, les compositeurs étaient vraiment tributaires des directeurs d’opéra, des chefs, des acteurs, des metteurs en scène: la partition était considérée comme une proposition, où chacun se permettait d’enlever quelque chose. En l’occurrence, c’est à peu près une heure de musique qui avait été coupée. Ascanio a été repris une seule fois en en 1921, l’année de la mort de Saint-Saëns – toujours dans sa version lacunaire. On l’a utilisé pour commémorer la disparition de Saint-Saëns, qui avait tout de même été le représentant de la tradition musicale français pendant 60 ans. En me servant de plusieurs sources, j’ai pu avoir une édition complète de la partition et combler les manques à l’aide du manuscrit autographe. Au Grand Théâtre, l’opéra sera tel qu’il a été originellement imaginé et voulu, grâce à ce travail de documentation.

 

Ascanio est-il un opéra plutôt discret et intime, ou plutôt grandiloquent?

Dans sa forme, Ascanio est un grand opéra historique. On y parle de l’histoire de France, et notamment de l’artiste italien Benvenuto Cellini, à l’époque où il vivait à la cour et travaillait pour François 1er. Le formidable livret d’opéra est basé sur les mémoires de Cellini, qui ont par ailleurs inspiré Alexandre Dumas pour un roman et Paul Meurice pour une pièce de théâtre.

Ascanio est non seulement un drame lyrique et une grande fresque historique, mais s’appuie également sur les ressorts de la comédie: les scènes sont très collectives. Il pourrait être décrit comme une sorte de comédie musicale avant l’heure, car on y trouve des ensembles, un immense ballet, et globalement une incroyable énergie collective qui rend la partition extrêmement vivante. Cet opéra a quelque chose de très moderne, en ce qu’il se préoccupe de théâtre musical. Et je pense qu’avec notre magnifique distribution francophone, nous pourrons rendre justice au texte.

 

L’histoire d’Ascanio entremêle l’histoire de France et de l’Italie, à travers l’histoire de Benvenuto Cellini, orfèvre de génie au XVIe siècle: les influences françaises et italiennes de l’époque se ressentent-elles dans la musique?

Il y a énormément de clins d’œil. Saint-Saëns était un génie et improvisateur à l’orgue. Il parvient à glisser des thèmes un peu partout, sans qu’on s’en rende même compte. À l’heure actuelle, il y a évidemment eu tout un travail sur la musique baroque et sur la musique de la Renaissance. Mais à l’époque de Saint-Saëns, rien de ces musiques-là n’était accessible ou publié. Saint-Saëns lui-même allait à la Bibliothèque nationale pour faire des recherches sur la musique française de la Renaissance. C’est comme cela qu’il a pu insérer des thèmes du XVIe siècle dans la partition. On entend par exemple Colombe chanter un air de cour, et Scozzone chanter un air de cour italien. Les douze numéros du ballet sont chacun entièrement basés sur un air de la Renaissance. Mais le travail d’écriture ne se limite pas à cela: le ballet inclut aussi des thèmes de l’opéra, qu’on appelle leitmotivs. C’est très certainement dans Ascanio que l’influence du leitmotiv, c’est-à-dire l’écriture wagnérienne en motifs conducteurs, est la plus importante. Il y a une trentaine de leitmotivs dans la partition, et leur effet est le suivant: si on enlevait la partie des chanteurs et les textes, on pourrait encore parfaitement lire l’histoire.

 

L’écriture de Camille Saint-Saëns est-elle intellectuelle?

Intellectuelle, non, mais savante, oui! L’idée d’un compositeur intellectuel suggère l’idée que certaines clés sont nécessaires pour comprendre sa musique. Ce n’est pas le cas. Saint-Saëns est très instinctif, ses mélodies sont perceptibles. Il suffit d’écouter le Carnaval des animaux pour se rendre compte à quel point Saint-Saëns est perceptible, même pour les enfants. La science est là, mais n’est pas utilisée pour mettre en avant l’écriture.

Je citerais comme exemple cette scène de folie destructrice et de passion jalouse de l’amante de Cellini, Scozzone, où l’on peut entendre une référence au chœur initial de la Passion selon saint Matthieu. Quiconque connaît la Passion selon saint Matthieu entendra cette petite référence, mais si on ne la connaît pas, on entend simplement la souffrance de Scozzone à travers une mélodie sublime.

Je pense que le public sera très surpris d’entendre la richesse de cette partition qui dort depuis bientôt cent ans à la Bibliothèque nationale. C’est une partition vraiment haute en couleurs!

 

Propos recueillis par Marie Berset

 

Ascanio de Camille Saint-Saens sera présenté en version de concert à l'Opéra des Nations à Genève les 24 et 26 novembre 2017.

Direction musicale, Guillaume Tourniaire
Avec l’Orchestre symphonique de la HEM et le Chœur du Grand Théâtre, direction Alan Woodbridge

Renseignements et réservation au +41.322.50.50 ou sur le site du Grand Théâtre www.geneveopera.ch

Grand Théâtre de Genève - Le Baron TziganeCatalyse - Concerts Grenadine