Eldorado Terezín: théâtre de la survie

Du théâtre de marionnettes pour dépasser l’horreur

 

«Bienvenue à Theresienstadt, le camp vitrine du régime nazi! Ici, tout est savamment mis en scène pour cacher l’indicible et faire miroiter au visiteur un cadre idyllique: parterres de fleurs débordants, devantures fraichement peintes, terrains de jeu et même un pavillon de musique. La délégation de la Croix-Rouge, envoyée pour inspecter les lieux, repart satisfaite. La nuit, le décor change, la misère du ghetto reprend le dessus. Cantonnés dans un baraquement, les détenus assistent à la lecture clandestine d’une pièce satirique pour marionnettes, dans laquelle le roi Analphabète Ier et sa garde rapprochée, les Saucissons Brutaux, donnent corps à la terreur hitlérienne».

Née en 1985, Claire Audhuy est auteure et metteure en scène de pièces documentaires ou se mêlent souvent musique, théâtre, danse, chant et vidéo. En 2004, elle crée la compagnie Rodéo d’âme avec le journaliste reporter d’images Baptiste Cogitore. À la fois compagnie de théâtre, maison d’édition et incubateur de projets pluridisciplinaires, Rodéo d’âme interroge des thématiques engagées au fil de ses actions. Leurs projets se construisent à partir de recherches sur le terrain et en archives, d’entretiens divers et de reportages, aboutissant aussi bien à des spectacles qu’à des films, des ateliers ou des expositions qui s’articulent souvent autour d’éditions complémentaires.

En 2011, Claire Audhuy découvre un texte inédit dans les archives du camp de Terezín en Tchécoslovaquie, rebaptisé Theresienstadt par les Allemands: une farce pour marionnettes intitulée On a besoin d’un fantôme, rédigée en 1943 par un détenu âgé de 13 ans, Hanuš Hachenburg. Après avoir soutenu sa thèse sur le théâtre concentrationnaire en 2013, elle édite le texte d’Hanuš deux ans plus tard et le monte la même année une première fois au Théâtre de Carouge avec des élèves du cycle, puis avec d’autres étudiants en France et même à Terezín. Dans sa nouvelle création, Eldorado Terezín, Claire Audhuy a décidé d’allier cette pièce à un autre fait réel survenu la même année: une visite du camp par la Croix-Rouge. A voir au Théâtre des Marionnettes du 11 au 21 janvier. Interview.

 

Claire Audhuy, vous êtes spécialiste en art concentrationnaire et docteur en recherche théâtrale. Qu’est-ce que le théâtre de l’extrême et en quoi se différencie-t-il du théâtre documentaire?

Le théâtre de l’extrême se développe dans des situations exceptionnelles tels que des contextes douloureux et chaotiques où il n’est pas censé exister, comme le théâtre concentrationnaire dont il est question ici. Au cours de mes recherches, j’ai trouvé du théâtre dit clandestin datant de la première guerre mondiale, écrit par des poilus dans les tranchées, mais aussi dans ses formes actuelles dans les prisons, ou encore dans les camps de réfugiés en Palestine ainsi qu’en France, comme nous l’avons expérimenté récemment avec Baptiste Cogitore.

Le théâtre documentaire, lui, n’a pas de contexte particulier. Il s’emploie à raconter le monde qui nous entoure avec le plus de précision possible, comme le film documentaire, restant au plus près de la parole initiale et des faits, alors que le théâtre de l’extrême peut tout à fait relever de la fiction.

La pièce Eldorado Terezín fait appel à ces deux formes puisqu’elle raconte rigoureusement la vraie histoire de ce ghetto visité par le CICR en 1944, à l’intérieur de laquelle se glisse une pièce du théâtre de l’extrême, écrite, elle, en 1943 dans ce même camp par un jeune déporté juif. Dans cette pièce, il se moque des nazis, risquant sa vie s’il avait été découvert.

 

Que se passe-t-il en date du 23 juin 1944 à Terezín?

C’est le jour où le Suisse Maurice Rossel, tout jeune représentant du CICR de 23 ans, est enfin envoyé comme émissaire à Terezín pour être les yeux et les oreilles de la communauté internationale. Depuis des années le CICR demandait le droit à visiter les camps de concentration pour venir en aide à tous les déportés. Ce que les nazis ont refusé, jusqu’à ce qu’ils aient eu le temps de mettre sur pied une visite guidée des plus orchestrées: dans ce camp de concentration modèle, tous les Juifs mangent à leur faim et ont de nombreux loisirs comme l’opéra ou des matchs de football, devenant eux-mêmes des pantins dans la main des nazis en l’occasion de cette journée. Car les acteurs qui n’avaient pas suffisamment bonne mine ou les récalcitrants avaient été envoyés directement à Auschwitz au préalable. Nous avons trouvé des témoignages de déportés disant qu’ils avaient répété pendant des semaines cette visite guidée qui durera sept heures le 23 juin 1944, pour aboutir à un rapport de Maurice Rossel à l’image de ce qu’on lui aura servi.

 

Dans ce camp vivait ce jeune garçon de 13 ans, Hanuš Hachenburg, qui aurait pu devenir un grand nom de la littérature.

Hanuš résidera un an à Terezín, dans la baraque numéro 1, avec quarante autres garçons tous âgés entre treize et quinze ans. Avec eux, Hanuš va créer un journal clandestin intitulé Vedem, dans lequel ils vont raconter leur quotidien, avec beaucoup de talent, d’audace et énormément d’humour. Au lieu de se voiler la face, ils utilisent divers moyens pour rendre intelligible ce qui les entoure, notamment à travers la poésie, des chroniques et des caricatures. Ils vont jusqu’à faire des incursions dans le camp pour faire des interviews ou encore faire un dessin du four crématoire, que certains avaient pu entrevoir, pour le montrer aux autres. A travers cette expérience collective de la littérature, ces garçons créent également une république imaginaire, la république de Skid, dans laquelle ils vont être très actifs, libres de penser, d’être un citoyen avec des droits et des devoirs. Ils font communauté dans un endroit où normalement chacun devrait lutter pour sa survie. Ils s’entraident, s’épaulent. Ils ont même imaginé un hymne dont le refrain est: «chaque homme est mon frère». Ils avaient tout compris. Sur les huit cents pages qui constituent ce journal de vingt et un mois, il y aura une exception, celle de la pièce de théâtre pour marionnettes écrite avec beaucoup de dextérité par Hanuš, intitulée On a besoin d’un fantôme. Le huit décembre dernier, Hanuš Hachenburg a d’ailleurs gagné, à titre posthume, le 11ème Prix de l’humour de résistance décerné par la Maison du Rire et de l'Humour dans la ville d'Hénin-Beaumont dans le nord de la France.

 

 

L’utilisation de la marionnette s’imposait alors naturellement pour ce spectacle en particulier et pour le public que vous souhaitiez toucher.

Quand on se penche sur l’histoire de Terezín, on voit qui tire les ficelles, même si personne ne nous fait de geste (sourires). Un des doyens juifs du camp, Benjamin Murmelstein, témoignera plus tard à Claude Lanzmann, le réalisateur du documentaire Le Dernier des injustes (1999), qu’ils étaient des pantins dans les mains des nazis et qu’ils avaient été obligés de jouer le conte du paradis des Juifs. Ce que nous soulignons à travers l’échelle humaine (1m60) et réaliste de la marionnette du docteur Paul Eppstein, le désigné maire de ce joyeux camp, portée par le comédien Sylvain Juret qui sert le personnage du SS Karl Rahm, qui ne le lâchera pas d’une semelle durant la visite du CICR. Paul Eppstein remplira son rôle à la perfection, car on lui a promis de sauver la vie de tous les enfants du ghetto s’il ne s’insurgeait pas. Il sera abattu quelques semaines plus tard d’une balle dans la nuque et les enfants exterminés dans le camp d’Auschwitz.

En ce qui concerne le jeune public, qui peut-il mieux parler à un enfant de treize ans qu’un enfant du même âge qui manipule des marionnettes de table ressemblant à des doudous? Dans sa pièce, Hanuš, interprété par la comédienne Marie Hattermann, s’adresse à ses copains avec humour et décalage: le tyran, Analphabète Gueule Ier, qui veut faire en sorte que tout le monde pense comme lui, ne sait pas comment s’y prendre. Son premier ministre lui propose alors de créer un fantôme pour terroriser les habitants de sa ville, afin qu’intimidés, ils ne réfléchissent plus et n’aient d’autre choix que de les suivre. Une histoire de fantôme qui fonctionnait en 1943 et qui persiste en 2018 avec des dirigeants comme Kim Jong-un ou Vladimir Poutine, montrant encore que l’exclusion de l’autre mène toujours au pire.

 

Avez-vous pu retrouver certains camarades d’Hanuš?

Nous avons retrouvé deux de ses contemporains. D’abord George Brady qui vit à Toronto et bien plus tard, Zdenek Taussig, qui vit à Miami. George m’a appris tout ce que le manuscrit ne pouvait me dire: comment cette pièce avait été montée ou lue, par qui, dans quel contexte elle avait été écrite et tout simplement qui était Hanuš. J’ai appris qu’il l’avait lue à ses camarades un soir et que tous étaient écroulés de rire, car ils étaient si traumatisés par ce qui les menaçait que rire était pour eux libérateur. Aujourd’hui on rit aussi quand l’auteur raconte comment les enfants amènent leurs grands-parents au ramassage, comment chacun est amené à dénoncer un autre, mais cela laisse vraiment un goût amer dans la bouche. George m’a aussi raconté que Hanuš était un jeune garçon très timide, ce qu’on ne ressent pas du tout dans la pièce. Il était naturellement si chétif qu’il ne pourra pas participer à la visite guidée par exemple. Lorsque j’ai demandé à George s’il était ami avec Hanuš à l’époque, il a répondu du tac au tac: «on ne pouvait pas être ami avec lui, il ne jouait pas au football. Il passait sa journée à écrire et à regarder par la fenêtre.»

Zdenek est mentionné encore aujourd’hui au centre des archives de Washington comme exterminé en 1944, ce pourquoi j’ai eu du mal à croire les dires de George qui m’affirmait qu’il était en vie. Il s’en était sorti grâce à son père, maréchal-ferrant qui osa le faire mander alors qu’il était déjà monté dans le train qui devait partir pour Auschwitz. Il n’a dû son salut qu’au fait qu’aucun autre moyen de transport que le cheval n’était encore possible à ce moment-là et que le SS Karl Rahm avait perdu un fer. C’était le moment où on liquidait le camp en brûlant tout. Zdenek a ainsi pu sauver les huit cents pages du magazine en le cachant dans l’écurie, car il savait que les SS ne la brûleraient pas puisqu’ils en avaient besoin jusqu’au dernier moment avant leur fuite.

 

Dans le cadre de vos recherches doctorales, vous avez exhumé 28 pièces concentrationnaires inédites entre les États-Unis, le Canada, Israël et l’Europe. Comment expliquer le manque d’intérêt de la collectivité publique jusque-là pour ces témoignages saisissants?

En premier lieu, les témoins n’ont pas voulu parler de tout cela pendant longtemps par crainte que le grand public pense que ce n’était pas «si grave que ça» dans les camps de concentration si on y faisait du théâtre et qu’on riait. Cela aurait pu par la même occasion alimenter le moulin des révisionnistes et des négationnistes.

D’autre part, tous les documents relatifs au théâtre concentrationnaire n’étaient pas archivés comme tels, mais plutôt sous «Production clandestine du camp X» ou alors «Production manuscrite de Monsieur Y», j’en ai même retrouvé dans les archives d’état d’un cabaret allemand. La pièce d’Hanuš était référencée comme «Journal clandestin des enfants de la baraque n°1».

Il y a des millions de documents non répertoriés et je me retrouve bien souvent embarquée hors de mes recherches sur le théâtre concentrationnaire car il est difficile de ne pas répondre à l’appel de quelqu’un qui souhaite témoigner, que cette personne ait fait du chant ou des dessins. Comme ce fut le cas avec les deux cents dessins de femmes sans visages réalisés à Ravensbrück par Jeannette L’Herminier, pour lesquels je n’ai pu m’empêcher de prendre une année afin de les publier à travers un livre, Les robes grises. De nombreux documents de cette période méritent d’être portés au regard du grand public. Je pense que l’humanité, dans son quotidien morose, a besoin de savoir tout cela: qu’au pire moment, quand tout semblait perdu, il y avait la culture, la fraternité et la solidarité.

 

Propos recueillis par Alexandra Budde

 

Eldorado Terezín, une pièce de Claire Audhuy à voir au Théâtre des Marionnettes de Genève du 11 au 21 janvier 2018.

Renseignements et réservations au +41.22.807.31.07 ou sur le site du théâtre www.marionnettes.ch

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