Dans les cuisines du petit oiseau magique

Publié le 28.11.2022

Un conte d'Andersen adapté dans deux univers hauts en couleur. Tel est l'un des spectacles famliaux les plus appréciés du moment. Avec Le Rossignol et l'Empereur, à découvrir au Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG) du 3 au 21 décembre, Pascale Güdel et la Cie Frakt' invitent à faire des allers et retours entre la cuisine d'un restaurant chinois à l'heure du coup de feu, et l'histoire d'un empereur épris du chant d'un petit oiseau. Des comédiennes et des comédiens s'agitent devant les fourneaux, alors que les marionnettes tiennent les premiers rôles au palais.

Mais quel peut bien être le rapport entre les deux? La Chine? Une histoire de famille racontée par un grand-père malicieux, bien davantage. La magie du théâtre, certainement. Les deux univers ne sont d'ailleurs pas aussi éloignés que ces lignes pourraient le faire croire. Les concordances se multiplient, les frontières deviennent floues... Jointe au téléphone, Pascale Güdel donne très envie d'en voir davantage.



Quelle est l’origine de ce spectacle?


Pascale Güdel: Dans le cadre d’une coproduction, le Théâtre de Marionnettes de Lausanne m’avait proposé d’adapter un conte accessible pour les enfants dès 5 ans. J’ai commencé par relire toute une série d’ouvrages, et j’ai choisi
Le Rossignol et l’Empereur d’Andersen. C’est un conte qui m’avait beaucoup marqué quand j’étais enfant.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui dans cette histoire, c’est le thème de la liberté - retrouver sa liberté, trouver son identité - à travers l’histoire de ce petit oiseau qui vient de la campagne, de la forêt, et qui tout à coup est capturé et enfermé par l’empereur.

Son aventure, son chemin pour retrouver sa liberté me touche encore beaucoup. C’est un thème intemporel qui peut prendre différentes formes - s’affranchir d’un joug familial, religieux, - qui traverse les derniers spectacles (pour les grands!) de la Cie Frakt’.

Cet oiseau, qui ne paie par ailleurs pas de mine, a une particularité remarquable...

Oui, il chante merveilleusement bien, ce qui me ramène à un de mes petits dadas! Un des défis de la création a justement été de savoir comment nous allions présenter ce chant qui émeut autant l’empereur. Nous avons réfléchi à plusieurs de solutions parfois complexes avant d’opter pour un sifflement, sous-tendu par un peu de musique. Souvent la simplicité paie!

Dans l’histoire la lune de miel entre l’empereur et l’oiseau est de courte durée.


Oui, l’oiseau est remplacé par un oiseau mécanique. C’est un élément que l’on retrouve dans plusieurs contes et histoires d’enfants qui reçoivent un jouet, et s’en lassent dès qu’ils en reçoivent un autre. Et les grands enfants que nous sommes ne sont pas épargnés.


L’univers visuel de la Chine impériale vous inspirait-il autant?

Pour les sources iconographiques, j’ai laissé beaucoup de liberté à la scénographe et conceptrice de marionnettes Yangalie Kohlbrenner pour qu’elle puisse trouver la tonalité esthétique. J’ai été davantage impliquée avec Elisa Shua Dusapin dans la création de la partie contemporaine de notre histoire, qui se déroule dans un restaurant chinois.



Comment s’est déroulée collaboration avec Elisa Shua Dusapin qui est une auteure à succès?

Très facilement, c’est une copine! Nous avions déjà travaillé ensemble sur un autre spectacle, dans lequel elle avait écrit un monologue que j’interprétais. Mais Le Rossignol et l’Empereur est sa première contribution à un spectacle de marionnettes. Je lui ai proposé de créer l’univers du restaurant chinois d’aujourd’hui, en parallèle à celui du conte traditionnel - et je précise que cela m’amuse beaucoup de jouer la maman en cuisine au moment du coup de feu!

Cette cuisine et ce restaurant n’existent pas dans le conte d’Andersen...

C’est exact. Cet autre univers permet d’une part d’établir un ancrage contemporain que les enfants peuvent facilement se représenter. Et il rend possible des filiations entre les personnages, notamment entre la petite fille du restaurant et celle du conte. Mais je ne veux pas tout révéler.


L’empereur est un peu un tyran. Retrouve-t-on quelque chose de cet ordre dans le fonctionnement du restaurant?


Non, c’est un établissement familial. Au début du spectacle on découvre la maman aux fourneaux, le papa au service, tous deux accaparés par le travail. Le grand-père assume de menues tâches: il s’occupe surtout de sa petite-fille qui s’ennuie. Et le conte démarre ainsi avec le grand-père qui se propose de raconter une histoire de famille qui doit permettre à l’enfant de comprendre pourquoi l’établissement s’appelle Le Rossignol.

Le public est-il projeté dans un univers magique?

ll n’y a rien de magique dans le conte d’Andersen - si ce n’est que le petit oiseau est doué de parole. En revanche, le grand-père et son récit font théâtre! Au début, les deux univers sont clairement différenciés. Par exemple, les personnages du restaurant sont interprétés par des comédiens, celui du conte par des marionnettes. Mais petit à petit, les jeux de miroirs s’intensifient, et les différences deviennent plus floues et des effets visuels apportent un supplément de magie.

Tout ceci concorde à dévoiler progressivement la personnalité du grand-père. C’est aussi un dispositif qui met en scène quelques ficelles du théâtre, ce qui pour moi est toujours magique.


Êtes-vous familière de la mixité des marionnettes et des comédien-ne-s?


Pas avec la Compagnie Frakt’ qui réalise son premier spectacle de marionnettes. Mais par ailleurs, j’ai participé à de nombreux spectacles de marionnettes qui mélangent différentes techniques - par exemple dans Nils, le merveilleux voyage de la Cie Pied de Biche - dans lequel je joue le rôle de Nils.

Les personnes qui manipulent les marionnettes doivent aussi être comédiens ou comédiennes. Comment cela se passe-t-il en coulisses?

Nous sommes quatre pour jouer quatre personnages humains et bien davantage de marionnettes. Donc, oui, il y a beaucoup d’activité derrière les décors. Si je ne suis pas en train de changer de personnages, je prépare des accessoires, ou j’aide un camarade à enfiler un costume. C’est très technique.

Quels sont les personnages qui vous intéressent le plus dans cette histoire?

L’empereur et le petit oiseau bien-sûr, pour leurs ambivalences. Le grand conseiller qui ne pense qu’à manger et qui forme un duo clownesque hilarant avec l’empereur, amène de l’humour au spectacle. Mais j’affectionne aussi la petite fille qui a une fonction très réduite dans le conte mais auquel nous avons donné plus de relief dans notre version.

Dans le spectacle, elle va permettre aux enfants d’avoir un personnage auquel ils peuvent facilement s’identifier. Et elle va servir de révélateur au grand-père.


Chez Andersen, les histoires ne finissent pas toujours bien...

Dans ce texte, le petit oiseau revient sur le lit de mort de l’empereur pour lutter avec la Mort qui réclame son dû, et qui finit par s’en aller, vaincue par la détermination de l’oiseau. Dans notre version, l’empereur n’est pas hanté par la Grande faucheuse mais par ses remords, personnifiés par de petits esprits moqueurs. Nous laissons davantage de place pour l’imagination (et la perspicacité) du public.


Ce qui m’intéresse chez Andersen, c’est que ses contes ne sont pas manichéens - il me semble difficile de mettre en scène aujourd’hui des personnages qui sont seulement gentils ou seulement méchants. Personne ne sait pourquoi le rossignol se laisse attraper et enfermer aussi facilement. Quant à l’empereur, dont le trait de caractère le plus visible est l’égoïsme, il a aussi la capacité d’être profondément touché par le chant de l’oiseau. A partir de là, ce qui m’intéresse est de mettre en scène l’évolution des personnages, et leurs secrets.



Propos recueillis par Vincent Borcard

Le Rossignol et l'Empereur
Du 3 au 21 décembre au Théâtre des Marionnettes de Genève (TMG). Dès 6 ans.

Elisa Shua Dusapin, texte
Pascale Güdel et Olivier Périat, mise en scène

Avec Alexandra Gentile, Pascale Güdel, Olivier Périat et Cédric Simon

Informations, réservations:
https://www.marionnettes.ch/spectacle/266/le-rossignol-et-lempereur