Amine et Hamza transcendent les frontières

«Nous sommes des musiciens de différentes cultures, mais nous n’avons qu’une envie: communiquer»

 

Quand Stéphane Radice, programmateur de l’Épicentre de Collonge-Bellerive, évoque le Amine et Hamza 7tet, il parle d’une musique «onirique qui nous fait voyager au-delà des genres musicaux». Joueurs de oud et de qanoun, Amine et Hamza ont créé un univers musical unique qui cherche à transcender les codes et faire disparaître les frontières. Sans chercher à faire de la fusion, ils créent une unicité musicale, une histoire cohérente qu’ils présentent à leur public dans une ambiance qui oscille entre rythmique épicées, solos ciselés et questionnements essentiels.

Le 21 octobre à l’Epicentre, ils mettront en scène leur 7tet dans le cadre du festival JazzContreband. Rencontre avec Amine Mraihi.

 

Votre frère Hamza et vous êtes quasiment nés un instrument à la main. C’est votre père, passionné de musique, qui vous a poussé sur cette voie. Vous jouez du oud, Hamza, du qanoun. Dès le départ, votre père pensait-il que vous joueriez ensemble?

Il espérait surtout que, contrairement à lui, nous serions de bons musiciens. Il nous faisait rêver. Pour nous enfants, les musiciens de musique orientale classique étaient un peu comme des supers héros.

Mais la musique était surtout un prétexte. La musique nous permettait d’être ensemble, en famille. La musique créait la cohésion entre nous. Ce n’est que plus tard que l’intérêt purement artistique est devenu une préoccupation pour Hamza et moi. Ce n’est que plus tard que nous avons eu envie de transcender les limites de la musique et de la famille.

 

Vous parlez de transcender les limites. Vivez-vous la musique comme une rébellion? Un moyen d’atteindre une certaine forme de liberté?

Notre musique est le résultat d’un chemin que nous avons parcouru sur chacun de nos albums. Chaque album est un projet, une réflexion particulière. L’évolution a pris du temps.

Mais c’est vrai que nous avons dû faire notre place en tant que musiciens. Dans la société orientale, il faut savoir être insolents, se distancer des modèles, pour se positionner et trouver un public. Nous nous sommes fixés comme objectifs de quitter le carcan de la musique orientale classique pour créer une musique inspirée de différentes traditions musicales. Le fait d’avoir grandi en Tunisie est peut-être à l’origine de notre envie de casser les codes. En Tunisie, nous parlons un dialecte hétérogène, à base d’arabe et de français, saupoudrés de mots italiens et de maltais. Nous sommes Arabes, mais nous ne nous sentons pas Arabes comme les autres. Nous sommes Méditerranéens, mais pas comme les autres. Nous aimerions être Européens, mais nous ne le sommes pas tout à fait. Ce mélange, nous le retrouvons dans notre musique. La musique est notre identité, une identité assumée, fondée des racines et des origines mêlées.

 

Ce qui explique le nom de votre groupe: The Band Beyond Borders, le groupe qui traverse les frontières.

Oui, c’est important pour nous que la musique soit notre identité commune. Nous n’avons pas eu envie de jouer spécifiquement avec telle ou telle personne parce qu’elle est d’une origine particulière. Ce qui a compté, c’est la rencontre, la compréhension mutuelle. Nous avions des horizons musicaux différents, certes, mais nous avions envie de parler le même langage. Cette démarche nous la menons entre nous, musiciens du groupe. Et nous la poursuivons également avec les musiciens invités sur notre dernier album Fertile Paradoxes (Ndlr: album sorti en 2017). Nous avons proposé à des artistes que nous ne connaissions pas encore d’écouter notre musique, et de jouer avec nous. Tous ont tout de suite compris notre envie d’explorer des terrains musicaux encore vierges, où on retrouve bien sûr, des rythmes de notre enfance, quelque chose de nos racines musicales, mais qui soient des lieux d’expérimentation pour un nouveau langage. Le lien qui s’est créé entre nous dépasse la musique: c’est le désir commun de composer des morceaux qui vont au-delà des frontières.

C’est pour cette raison, que les compositions du groupe sont très écrites, très travaillées. Nous n’avons pas envie de jouer de la musique dite «fusion». Nous voulons quitter cette vision humaniste de la musique inter-genres, s’éloigner du côté marketing de cette musique inter-origines, pour composer des morceaux qui nous ressemblent, qui sont une seule et même musique. Avec The Band Beyond Borders, tout est très écrit. Car tout se fonde sur un travail sur la rythmique utilisée, sur les modes utilisés. Toutes les influences sont tellement brassées à l’intérieur des morceaux que l’on ne voit plus les limites. Même les temps d’improvisation sont étudiés, peaufinés, en amont de la prestation. Parce que nous voulons créer une impression d’unité.

 

 

Parlons un peu de votre concert du 21 octobre dans le cadre du festival JazzContreBand. C’est la première fois que vous jouez sur une scène à Genève?

Oui, et non. Nous sommes déjà venus deux fois à Genève, dans le cadre des Aubes Musicales aux Bains des Pâquis. Un cadre exceptionnel, des conditions formidables! Mais nous nous réjouissons du concert du 21 octobre, car ce sera notre premier concert en salle.

Pour l’évènement, nous monterons sur scène en 7tet, une formation que nous avons déjà éprouvée à plusieurs occasions, notamment au Cully Jazz Festival. C’est une formation extended, un peu plus musclée, un peu plus sonorisée; une formation qui, je pense, s’adaptera bien à l’espace de l’Épicentre. Avec cette formation en 7tet, qui permet une rythmique un peu plus large, ça nous donne plus de liberté, à nous les solistes du groupe. Ça donne aussi des interactions assez chouettes entre tabla et batterie, deux mondes différents qui communiquent entre eux.

 

Encore une fois, une formation très travaillée?

Oui, parce qu’on aime ça. On aime créer une histoire pour les gens qui viennent voir notre spectacle. On aime emmener les spectateurs en voyage. On travaille un peu comme des acteurs qui mêlent leurs différents talents pour créer une même histoire. Quand on vient nous voir en concert, il ne faut pas s’attendre à un public qui applaudit, qui crie ou qui trépigne sur son siège. Au contraire: les spectateurs sont souvent hypnotisés par notre musique. Ce qui nous fait dire qu’on a réussi un concert, c’est quand on arrive justement à les emporter loin de leur quotidien, grâce à notre musique.

 

Vous nous parleriez de quelques temps forts de l’histoire que vous allez tisser pour nous?

On essaie d’aborder des sujets qui touchent. Letter to God, par exemple, est un morceau qui touche du conflit en Syrie, avec cette interrogation: «Que se passe-t-il? Comment avons-nous fait pour en arriver là?». Au sein de The Band Beyond Borders, nous sommes des musiciens de différentes origines, de différentes cultures, mais nous arrivons à communiquer. Alors nous nous demandons pourquoi d’autres n’y arrivent pas. C’est peut-être un peu naïf, mais ça nous paraissait être un questionnement fondamental.

Avec d’autres titres comme Love is an Eternal Journey nous touchons à des sujets plus autobiographiques. Ce titre est un peu l’histoire de nos vies, un voyage éternel, sans repos. Depuis notre précédent album, six ans se sont écoulés. Pendant ces six ans, mon frère et moi nous sommes installés en Suisse comme médecins, nous nous sommes mis en couple, nos enfants sont nés, notre grand-père est décédé. C’est tout ce parcours que nous avons mis en musique.

Café Tunis touche à la question des origines, en mettant en scène la délectation de ces cafés orientaux, des senteurs de chez nous. Et Brahim’s dream est un titre que nous avons composé pour notre grand-père. Un homme qui détestait la musique, entre parenthèses. Notre album s’appelle Fertile Paradoxes, justement parce que nos vies sont pleines de paradoxes, et de passion. Avec Hamza, nous avons toujours vécu la musique à fond, parfois peut-être parfois un peu trop à fond. Mais cette passion et nos paradoxes sont ce que nous souhaitons partager…

 

Propos recueillis par Anne Skouvaklis

 

Amine et Hamza 7tet, The Band Beyond Borders, en concert à l'Épicentre à Collonge-Bellerive le 21 octobre 2017.

Renseignements et réservations au +41.22.855.09.05 ou sur le site www.epicentre.ch

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